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mercredi 17 février 2021

Hector Denis, recteur lors de l'affaire Reclus, en médaille

Hector Denis (1842-1913) devient Recteur de l'Université libre de Bruxelles en 1892. Son élection, ainsi que le rappelle le "Maitron" (dictionnaire du mouvement ouvrier et social), est le fruit d'un compromis entre les libéraux conservateurs et les progressistes au sein du Conseil d'administration de l'ULB.


Fidèle à son engagement socialiste, il propose notamment de créer un cours de géographie comparée et de le confier au célèbre Elisée Reclus. Le Conseil d'administration accepte la proposition, avant de s'y opposer en raison des positions libertaires d'Elisée Reclus.

La décision du CA provoque le mécontentement des étudiants. Au plus fort de la crise, l'affaire Reclus voit 302 étudiants sur 1316 inscrits se solidariser avec le géographe. Au cours du conflit, Hector Denis défend 19 étudiants (dont ses deux fils), identifiés par une lettre de protestation, qui sont exclus de l'Université. Il démissionne de ses fonctions de recteur. (in Le Maitron)

Parallèlement à ces épisodes, Elisée Reclus présente ses cours dans le temple de la loge des Amis Philanthropes (l'un des moteurs de la fondation de l'ULB) tandis que des libéraux progressistes et des socialistes fondent l'Université nouvelle (1894-1919).

La fidélité d'Hector Denis à ses principes et sa défense des étudiants, dans une crise complexe pour l'Université, font de lui un personnage touchant. Si cette raison ne nous suffisait pas à présenter ici la médaille que l'Université lui a dédiée, considérons son aspect esthétique, où se retrouve l'influence de l'Art nouveau. 

Cette médaille de table, frappée en l'honneur d'Hector Denis, porte au verso l'année où il fut chargé du cours d'économie politique en tant qu'agrégé spécial (1878) et celle où il fut fait professeur honoraire (1912). Elle mesure 4 cm de large sur 6 cm de haut et près de 4 mm d'épaisseur.


Collection En Bordeaux et Bleu

samedi 3 août 2019

Vadrouilles du Népelé, noyau de la Résistance

Une photo du Népelé prise en vadrouille, c'était déjà un scoop pour ce cercle intime qui marquera l'histoire belge mais ne laissera que peu de traces aux Archives de l'ULB. Alors une photo avec le drapeau de la société, c'était inespéré ! Cette jolie découverte nous a été communiquée par B.n..t Bacchus P.nc.n.

Le Népelé, fondé vers 1935 si l'on en croit les statuts dont on dispose, n'a plus intronisé d'étudiants après la Seconde guerre mondiale. La photo a donc sans doute été prise entre 1935 et 1937 (les festivités de la Saint-Vé ayant été annulées à partir de 1938).

Une photo unique

La photo - reproduite en carte postale - nous montre un groupe de Népelés avec penne et béret à la Saint-Verhaegen, dans le centre de Bruxelles. Dans la calèche, en robe de juge, nous pensons reconnaître l'ex-président du Cercle de Droit, Henri Neuman.

Le drapeau porte un buste d'étudiant en casquette, encadré de cartes à jouer (à gauche) et d'un tonneau (à droite). Il est souligné du nom du cercle et surmonté d'une broderie difficile à lire ; il s'agit peut-être du L d' "ULB". La hampe du drapeau arbore une chope de bière.


Document transmis par B.n..t Bacchus P.nc.n
Cliquez sur la photo pour l'agrandir.




C'est une scène on ne peut plus joyeuse. C'est un drapeau on ne peut plus estudiantin… Et pourtant, quelques années plus tard, le Népelé - qui doit son nom aux initiales de ses fondateurs (Nayrinck, Penninck et Lepoivre) - constituera l'un des noyaux de la Résistance belge


Quatorze des 37 Népelés connus font partie des Résistants mentionnés dans "Avant qu'il ne soit trop tard". D'autres membres s'engagèrent sans doute aussi contre les nazis mais nous n'en avons pas encore la certitude.

En tout cas, trois d'entre eux dirigeront le Groupe G, réseau né à l'ULB : Henri Neuman (ex président du Cercle de Droit, cofondateur du réseau), Christian Lepoivre (ex président du Librex, parachuté de Londres) et René Ewalenko (ex président du Cercle Solvay, responsable du Matériel au G).

C'est l'engagement de ces Anciens durant la Seconde guerre mondiale qui rend leur photo de Saint-Verhaegen - pleine de joie de vivre - d'autant plus touchante.

Des guindailles des Népelés


Des activités folkloriques d'avant-guerre des Népelés, on ne sait rien, pour ainsi dire. Un article du Bruxelles Estudiantin d'avril 1953, signé par Roger, le patron de la Jambe de Bois, nous livre cependant quelques informations complémentaires : "Remontons la rue des Bouchers : à gauche, un cul-de-sac et l'enseigne du "Caillou qui bique", local favori des "Nez pelés". Un jour, ces redoutables baptisèrent une poule en pompe et costume. "Ursule", tel fut nommé le volatile, fut promenée sous le nez des bourgeois terrorisés ; le jeu favori des "Nez pelés" était de rencontrer un poil assoupi un soir de bacchanale, de lui passer délicatement la tondeuse le long du crâne ; ah oui ! ils coupaient aussi les cravates bien avant Patachou. Pendant les hostilités, nombre d'entre eux venaient se restaurer entre deux sauts de parachutes au "Caillou", siège facultatif du groupe G".

Ce témoignage est lui aussi émouvant car, même pendant la guerre, les Népelés restèrent fidèles au cabaret qu'ils avaient aimé pendant leurs années d'insouciance.


lundi 8 août 2016

Résistance : Passelecq et Thonon, étudiants wallons. Et la Maison des Carabins "Valère Passelecq"

Après la Seconde Guerre mondiale, le Cercle wallon de l'ULB et la Fédération des cercles régionaux wallons rendit hommage, chaque année, en juin, à Valère Passelecq et à Robert Thonon, deux résistants issus de leurs rangs "en raison du courage et du patriotisme dont avaient fait preuve ces anciens". La mère de Passelecq offrira d'ailleurs régulièrement un verre de l'amitié lors de cette cérémonie.

Louis Bastien, président de la Fédération des cercles wallons de l'ULB en 1956, nous a transmis deux clichés de l'hommage à Passelecq et Thonon pris vers 1955. Mais nous ne savons pas quand cette cérémonie annuelle a été lancée ni quand elle a été mise en sommeil.

Valère Passelecq

Valère Passelecq, né à Ixelles le 22embre actif du Cercle des étudiants wallons de l'ULB.

Lors de l'invasion allemande en mai 1940, il participe à la campagne des 18 jours. Refusant d'abandonner la lutte, il s'engage dans la Résistance. Il passe en Angleterre où il acquiert le grade de lieutenant parachutiste. Il est alors parachuté en Belgique le 28 février 1942.

Il rencontre Robert Thonon, camarade de Cercle, dont il partagera le combat puis la captivité à la suite d'une trahison. Il est décapité le 7 juin 1944 à Wolfenbüttel.

Une plaque apposée à la façade de son domicile au numéro 71 de la Rue Mercelis à Ixelles rappelle l'essentiel de ces faits.

Document transmis par Louis Bastien.
Taille originale 8,5cm x 5,5cm.


Hommage à Valère Passelecq, non daté, vers 1955,
avec les drapeaux du Cercle des étudiants wallons
et de la Fédération des cercles régionaux wallons.

Robert Thonon

Robert Thonon, né à Ixelles le 2 juin 1919, fut secrétaire du Cercle des étudiants wallons de l'ULB (1938-1939), puis secrétaire général de la même association.

Dès les débuts de la guerre, il entre dans la Résistance, dans le réseau Wallonie libre. Il héberge des clandestins et aménage des dépôts d'armes. Il rencontre Valère Passelecq, parachuté de Londres. Vendu par un traître en juillet 1942, il est emprisonné à Saint-Gilles et est décapité à la hache à Wolfenbüttel, le 7 juin 1944, avec son compagnon d'armes.

Une plaque, apposée sur son domicile (non situé), rappelle également le combat de cet Ancien.


Document transmis par Louis Bastien.
Taille originale 8,5cm x 5,5cm.


Hommage à Robert Thonon, non daté, années 1955,
avec les drapeaux du Cercle des étudiants wallons
et de la Fédération des cercles régionaux wallons.

Au centre, René de Falleur (chauve),
président de la Fédération des cercles régionaux wallons de 1950 à 1955.

Le Cercle wallon : francophone virulent, résistant et fédéraliste

Après s'être virulemment opposé en 1898 à la loi égalitaire Coremans-De Vriendt qui dispose que les lois seront votées et publiées en français et néerlandais, après avoir contesté en 1907 la flamandisation - légitime - de l'Université de Gand, le Cercle wallon tombe en léthargie.

Il se réveille en 1933. Le Cercle recommande le port de la faluche et se choisit le coq rouge comme insigne. A cette époque, l'opinion estudiantine est fortement sensibilisée à la cause de l'Espagne antifasciste et le Cercle rejoint ce mouvement. Il poursuit parallèlement son combat francophone : il adhère à l'importante Concentration wallonne (d'abord régionaliste puis fédéraliste) et participe à partir de 1937 aux pèlerinages à Waterloo.

À partir de 1939 les Etudiants wallons de l'ULB - qui comptent alors pas moins de 400 membres - manifestent contre la politique de neutralité, notamment en distribuant des tracts à la population. Le Cercle met sur pied en 1940 un Centre universitaire d'aide à la Croix-Rouge française et aux étudiants de France, administré par Valère Passelecq.

Lors de l'entrée en guerre de la Belgique, le Cercle s'engage dans la Résistance et le Groupe Hotton (fondé en 1940 par plusieurs étudiants et anciens de l'ULB, dont de nombreux wallons). Plusieurs membres le payent de leur vie.

À la Libération, le Cercle connaît un regain d'activité : il polémique avec les étudiants néerlandophones de Geen Taal, geen Vrijheid de l'ULB au sujet du dédoublement linguistique des cours - pourtant plus que justifié - et intervient lors de la Question royale (le retour en Belgique de Léopold III, à qui l'on reprochait entre autres d'avoir capitulé en mai 1940).

Le Cercle fera ensuite partie du Comité permanent du Congrès national wallon et se rallie au fédéralisme. Il entre alors en conflit avec la Fédération des cercles régionaux de l'ULB qui sera promise à un bel avenir tandis que le Cercle vit ses derniers moments d'existence.

La Maison Valère Passelecq pour les Carabins

Pierre J.ss.rt, Ancien de Médecine, nous signale également que de 1952 à 1959 (au moins), le Cercle de Médecine disposa d'une Maison des Carabins appelée Maison Valère Passelecq.

On peut ainsi lire dans l'Universitaire Médical de 1952 : "une Dame qui a déjà fait beaucoup pour les étudiants de l'U.L.B. (elle a ouvert à La Panne sa villa à tous ceux qui souhaitent y passer leurs vacances...), Madame Vve Passelecq a décidé de faire plus encore. Possédant une maison à deux pas de la Porte de Hal (rue de Moscou), elle a décidé de nous céder la jouissance du rez-de-chaussée pour y ouvrir ce local tant attendu."

Le C.M. nommera son local Maison Valère Passelecq, une autre façon de rendre hommage à cet Ancien.
Extrait de l'Universitaire Médical, 1952.
Document transmis par Pierre J.ss.rt.


Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.

50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

Le Bruxelles Universitaire du 13 avril 1953 livre quelques précisions sur la Maison des Carabins mais - étonnamment - ne présente pas le rôle joué par Valère Passelecq pendant la guerre. On y apprend par contre que la Maison fut décoré par Jean Dratz et qu'un vitrail fut offert par le Grand Orient. Que sont devenus ces trésors ?




Extrait du Bruxelles Universitaire, 13 avril 1953.

Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.

50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.
 
Sources :
Reprises d'articles de l'Encyclopédie Wikipédia.
Chantal Kesteloot, Au nom de la Wallonie et de Bruxelles français : les origines du FDF, pp.114-115.
Encyclopédie du Mouvement wallon, Tome I (pp. 239–240) et Tome III (pp.1239 et 1532).
La Wallonie nouvelle 1940, numéro 1-2
Le livre d'or de la Résistance belge, publié par le Ministère de la Défense nationale, Bruxelles, p. 385
Universitaire Médical, 1952
http://www.cegesoma.be

1955 : cartes de Bleu d'un grand Ancien

Louis Bastien entre à l'ULB en Sciences politiques en 1955-1956 et se fait baptiser dans la foulée. L'année suivante, il devient président de la Fédération des Cercles wallons de l'ULB.

Nous reviendrons par ailleurs sur les multiples activités auxquelles notre Ancien a participé ainsi que sur le Jeu de la Saint-Verhaegen, qu'il réalise en 1988 pour le centenaire des festivités de la Saint-Vé, et sur Les médailles commémoratives de Saint Verhaegen de 1938 à 1997, qu'il publie en 1998 pour le compte de l'Union des Anciens Etudiants.

Voici les cartes de cours et de Cercles de la première année d'unif de ce Poil que nous qualifierions volontiers d'énhaurme si nous n'avions pas peur de froisser sa modestie.



 
Document transmis par Louis Bastien.

Tout le monde aura noté qu'en 1955 tout Poil qui adhérait à un Cercle facultaire
devenait automatiquement membre de l'Association générale des étudiants
et du Cercle du Libre Examen.

Document transmis par Louis Bastien.

vendredi 1 avril 2016

Diplôme de 1929 du Baptême du CdS

Le plus ancien Diplôme de Baptême connu à ce jour a été remis par le Cercle des Sciences le 22 octobre 1929. Tant son âge que le travail de calligraphie le rendent précieux.

Lors de sa découverte par le Poil Bram D.sm.t sur un marché aux puces, le Diplôme était encore sous cadre. C'est probablement l'exposition à la lumière qui a fortement dégradé l'encre rouge et rendu le texte plus difficile à lire. Aussi nous le donnons ci-dessous.

Le 22.10.29.
Université libre de Bruxelles
Baptême rituel du Cercle des Sciences
Année MDCCCCXXIX
Nous membres du Cercle des Sciences

certifions que le Camarade Bleu De Vos Pierre
s'est présenté au Baptême du CdS et qu'il a
subi l'Epreuve avec Grande Distinction.
En foi quoi nous le proclamons Poil de l'ULB
au nom des Sciences, des Femmes et de la Bière.

Pour les Sciences,
Pour les Femmes,
Pour la Bière.
(suivent les signatures et, en bas à gauche, le cachet du Cercle)


Diplôme de Baptême du CdS de 1929,
déniché et transmis par le Camarade Bram D.sm.t.

C'est Jean Kufferath, Poil dont nous reparlerons, qui signe pour les Femmes et le président R. Goffinet pour la Bière. (in Michel Hermand, La Belle histoire du Cercle des Sciences de l'ULB, 2015)

On notera que la formule finale "au nom des Sciences, des Femmes et de la Bière" n'évolue que légèrement à travers le temps. On la retrouve quarante ans plus tard sur le Diplôme de Baptême du CdS de 1966, sous la forme "Au nom du Cercle, de la Bière, du Parrain, des Femmes !"

samedi 26 avril 2014

De l'AG au Groupe G

Le 25 novembre 1941, le Bureau de l’Association générale des étudiants (AG) - fédérant les Cercles facultaires - apprend que les autorités allemandes ont nommé des professeurs à l’ULB et que le Conseil d’administration de l’Université s’y oppose et ordonne la suspension des cours.

Le jour-même, le Comité de l’AG ­- jugeant que les décisions allemandes « s’avèrent suspectes en ce sens qu’elles peuvent posséder d’autres motifs que l’intérêt de la science » - vote une résolution dans laquelle il approuve pleinement l’attitude de l’Université et « décide que les étudiants s’abstiendront de suivre les cours jusqu’à nouvel ordre, même si ceux-ci venaient à reprendre sous l’effet d’une contrainte émanant d’une autorité étrangère à l’Université. »

Le 26 novembre, les autorités d’occupation suspendent le Conseil d’administration de ses fonctions et exige la reprises des cours. Afin de riposter aux avis du Commissaire allemand, le Comité de l’AG confirme l’ordre de grève des auditoires - qui sera suivi - et précise : « Nous affirmerons notre volonté de défendre jusqu’au bout les principes, les doctrines et le patrimoine intellectuel de l’Université Libre de Bruxelles. […] Les événements nous verront unis et résolus. Ils réaliseront la solidarité totale de notre corps universitaire qui répond NON ! à ceux qui voulaient nous soumettre. »

Fidèle à sa parole, l’Association générale organise dès le 30 novembre des permanences et conseille aux 2700 étudiants de s’y adresser pour recevoir des instructions et se maintenir en contact avec leurs camarades. Puis, début décembre, l’AG souligne par lettre circulaire qu’il est urgent d’organiser l’activité scientifique des étudiants « jusqu’au moment où l’apaisement du conflit leur permettrait de se présenter aux examens. » Le Comité demande donc aux étudiants de former « des groupes d’étude dont un responsable se mettra en contact avec les délégués des offices des cours ». L’AG annonce également qu’elle va « organiser, dans chaque Cercle facultaire, des séminaires d’étude. »

A ce moment, l’AG prend des précautions. Le président de l’AG, Jean Mardulyn, convoque certains étudiants impliqués dans la Résistance. Sous le nom de « Rassemblement estudiantin » est ainsi créée une organisation illégale destinée à doubler l’AG si celle-ci était interdite ou si ses dirigeants étaient arrêtés.


Le 9 décembre 1941, l’Administration militaire « ordonne » la fermeture de l’ULB et transfère toutes les attributions du Conseil d’Administration au Commissaire allemand en charge l’Université.

Des sanctions sont prises contre les membres du Conseil d’Administration de l’Université et les membres du Comité de l’AG. Cinq membres de l’AG, dont le président, sont incarcérés temporairement à la prison de Saint-Gilles ou à la citadelle de Huy.

A partir de cette date, l’AG, l’Union des Anciens Etudiants et le Corps professoral vont créer une Université dans la clandestinité avec l’aide de la Ville de Bruxelles. Par la suite, nombre d’étudiants poursuivent leurs études à Liège ou Louvain.

Le Groupe G

Par son action, l’Association générale a participé à la diffusion d’un état d’esprit et de pratiques propres à la Résistance.

De nombreux dirigeants de Cercles étudiants qui ont vécu côte à côte les années politiquement tendues de la guerre d’Espagne (1936-1939) à l’Occupation s’engagent d’ailleurs dans le combat antinazi, avec les Etudiants socialistes unifiés (1), dans les Partisans armés (2) (proches du Parti communiste belge) ou dans le Service de sabotage Hotton (fondé en 1940 par treize ULBistes, dont plusieurs membres des Etudiants Wallons). Beaucoup le paieront de leur vie.

D’autres se rendent en Angleterre pour se mettre à la disposition du gouvernement en exil.

En 1942, le Groupe G - l’un des réseaux de Résistance les plus performants - se forme autour de Jean Burgers, de Richard Altenhoff et de Robert Leclercq (trois Anciens du Cercle du Libre Examen) ainsi que d’Henri Neuman (ancien président du Cercle de Droit). Parmi la trentaine d’ULBistes qui les rejoignent bientôt, figurent des signataires de la résolution de l’AG du 25 novembre 1941, dont Jean Mardulyn et Richard Lipper (Bureau de l’AG) et René Ewalenko (président du Cercle Solvay). Citons également André Wendelen (ex-président du Cercle de Droit) et Christian Lepoivre (ex-président du Librex), parachutés de Londres. (3)

Jean Burgers, exécuté par pendaison à Buchenwald en septembre 1944, à 27 ans.

Né au sein de notre Alma Mater, le Groupe G rassemble plus de 3000 hommes et femmes, au-delà des barrières politiques et religieuses. Leur but : freiner et si possible détruire l’apport économique et industriel que la Belgique est contrainte de fournir à l’Occupant, en sabotant les moyens de communication (chemin de fer, voies navigables et routes) ainsi que le transport d’énergie électrique.

Pour mener à bien son objectif, le Groupe s’est structuré sur le modèle souple d’une entreprise : le pays est organisé en dix régions, subdivisées en secteurs et cellules. L’Etat-major national centralise les informations (à Bruxelles) et décide des actions mais chaque région et cellule dispose d’une autonomie de décision dans le cadre de directives d’ensemble. C’est l’Etat-major qui se charge de l’approvisionnement financier et matériel (notamment en armes) des différentes sections, avec principalement l’aide de Londres.

Afin de concilier les nécessités d’une action collective et d’une discipline librement consentie avec une conception démocratique de l’organisation, les dirigeants du Groupe, Jean Burgers (arrêté en mars 1944) et Robert Leclercq, choisissent de dialoguer et donc de se déplacer pour régler les conflits internes et les questions de fond.

Si les sabotages sont préparés de manière théorique, les conséquences de chaque action menée sont en effet pesées et débattues. D’une part, le Groupe G tient compte d’éventuelles représailles allemandes sur la population et veille à ce que l’endommagement d’un outil de production n’entraîne pas la déportation d’ouvriers belges vers des usines allemandes. D’autre part, le Groupe s’attache à « ne détruire ou ne paralyser définitivement qu’un minimum d’équipement durable, de manière à restaurer rapidement la capacité productive de la nation et le plein emploi de ses travailleurs, une fois le pays libéré. »

Le succès de ses actions, le Groupe le doit à l’apport des scientifiques et des civils. Des professeurs de l’ULB - comme Jean Lameere - et des assistants déterminent non seulement avec précision la manière la plus efficace et la moins onéreuse de détruire des écluses, des aiguillages de chemin de fer ou des pylônes électriques mais mettent aussi au point les explosifs et les détonateurs. Les industriels, les cheminots, les éclusiers - comme tant d’autres citoyens ordinaires qui constituent la base du Groupe - fournissent des renseignements techniques précieux.

Un des célèbres faits d’armes du « G » est la « Grande coupure ». Le soir du 15 janvier 1944, entre 20 et 23 heures, de La Louvière à Courtrai, 28 pylônes essentiels et difficiles à réparer sont abattus à l’explosif. Cela paralyse les usines d’armement de la Rhur, qui s’approvisionnent en énergie en Belgique. L’Allemagne perd ainsi plusieurs milliers d’heures de travail, ce qui représente plusieurs centaines d’avions, de chars et de sous-marins qui n’affronteront jamais les Alliés. C’est probablement le plus bel exemple d’une action scientifiquement étudiée et coordonnée au niveau national par le Groupe G.

[Olivier Hertmans et Micheline Mardulyn]
in Théodore, magazine trimestriel de l'Union des Anciens Etudiants,
n°20, janvier-février- mars 2014.


(1) Les ESU (dirigés par Jacques Leten, président du Cercle de Droit) entreprennent entre autres des actions de guérilla urbaine.
(2) C’est le Partisan Armé. Jean Coppens qui exécutera Louis Fonsny, ancien dirigeant du Cercle du Libre Examen devenu journaliste pour « Le Soir » contrôlé par l’Occupant.
(3) Richard Lipper est fusillé au Tir National le 17 février 1944. Richard Altenhoff, dénoncé par un agent double, est fusillé au Tir National le 30 mars 1944.
 
Monument de l'ULB érigé en 1996 "en hommage  aux résistants du Groupe G
et à tous ceux qui, au-delà des barrières idéologiques,
se sont levés contre la négation de l'Homme

et le silence imposé à la pensée humaine."
 
Bibliographie :
* Bruxelles Universitaire du 7 octobre 1948.
* Andrée Despy-Meyer, Alain Dirkens et Franck Scheelings, « 25.11.1941, L’Université libre de Bruxelles ferme ses portes », Archives de l’ULB, 1991.
* Daphné Desmedt et Pol-Henry Verdonck, « Résistance à l’ULB »,
feuillet publié par le Cercle du Libre Examen.
* Henri Neuman, « Avant qu’il ne soit trop tard. Portraits de résistants », éd. Duculot, 1985.

lundi 17 mars 2014

Jean Mardulyn, président de l'AG en 1941

Le 25 novembre 1941, l'ULB ferme ses portes suite à l'imposition de professeurs par l'Occupant allemand.

Immédiatement, l'Association générale des étudiants, présidée par Jean Mardulyn, se range fermement aux côtés des autorités académiques et encourage les étudiants à ne pas fréquenter les cours et à constituer des groupes d'étude. Cela vaut à Jean Mardulyn trois mois de détention à la Citadelle de Huy. Quatre autres dirigeants de l'AG sont également emprisonnés à Saint-Gilles ou à Huy.

A partir de décembre 1941, l'Association générale, l'Union des Anciens Etudiants et les autorités académiques mettent en place des cours et travaux pratiques clandestins, avec l'aide de la Ville de Bruxelles qui les présente comme des cours publics. Quatre cents étudiants en profitent à partir de mars 1942. Mais les autres formes de cours clandestins se maintiennent, parallèlement, pour compléter le programme. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, 25 novembre 1941, L'Université Libre de Bruxelles ferme ses portes, Archives de l'ULB, 1991)

En août 1942, un Office de Renseignements, placé sous la direction de l'Association générale, est établi au 108 rue Jourdan (au coin de la rue Berckmans). L'Office, ouvert tous les jours, informe sur les cours publics et le Jury central, recrute des réthoriciens et fournit des cartes d'attestation de fréquentation des cours (délivrées avec le cachet de la Ville), qui permettent d'éviter le service du travail obligatoire (STO) et donc le transfert en Allemagne. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, op.cit.)

Le 2 novembre 1942, la Gestapo perquisitionne entre autres l'Office de Renseignements. Des documents sont saisis et des scellés posés. L'Office entre dans la clandestinité et, à partir de janvier 1943, poursuit son rôle - mais en sourdine - dans les locaux de l'école moyenne de la rue Ernest Allard. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, op.cit.)

En février 1943, l'Administration militaire allemande impose le STO à tous les étudiants de première candidature (de mai à octobre). En avril, l'Occupant ordonne à la Ville de Bruxelles de cesser les cours publics. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, op.cit.)

En mai 1943, les Cercles facultaires et l'AG, passés dans la clandestinité mais toujours en liaison avec l'UAE, continuent à fournir des moyens pour échapper au travail obligatoire ou à la déportation en Allemagne : fausses cartes de travail délivrées par des entreprises, déclarations de "travailleurs libres" dans des laboratoires, inscriptions fictives dans d'autres universités (notamment avec la complicité bienveillante du recteur de l'UCL). Les cours, eux, s'organisent par petits groupes et prennent résolument le maquis. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, op.cit.)

Bien entendu, dès la fermeture de l'ULB, de nombreux étudiants décident de poursuivre leur cursus ou une partie de celui-ci à Liège, Louvain, Mons ou Gand, en raison des difficultés qu'entrainent les cours clandestins. Pour l'année 1941-1942, le recteur de Louvain estime que 600 étudiants de l'ULB se sont inscrits à l'UCL. Il reste néanmoins difficile de savoir s'il s'agit d'inscriptions réelles ou fictives. D'après les témoignages de nombreux anciens étudiants, l'accueil des Louvanistes fut excellent, malgré la vieille opposition philosophique entre les deux Universités. (A. Despy-Meyer, A. Dirkens, F. Scheelings éds, op.cit.)

Mais l'évolution de la guerre fait naître d'autres objectifs que la poursuite des études officielles ou clandestines : la résistance armée s'intensifie.

Membre du Groupe G

En 1942, le Groupe G - l'un des réseaux de Résistance les plus performants - est fondé par des Anciens de l'ULB. Son objectif est de ralentir et si possible d'arrêter, par le sabotage, l'apport économique et industriel que la Belgique est contrainte de fournir à l'Allemagne. Le Groupe, dirigé par Jean Burgers (ancien du Cercle du Libre Examen), comptera plus de 4000 membres.

Comme de nombreux anciens présidents ou membres actifs de Cercles, Jean Mardulyn rejoint le Groupe G. Il s'y rallie fin septembre 1943, lorsque le "G" entre dans son plein développement. Néerlandophone, il se voit confier le poste d'adjoint-national flamand au recrutement. "Très actif, il s'occupe brillamment de cette branche essentielle dans l'organisation du "G". Son action s'étend même au Brabant wallon. Son dévouement sans borne et son inlassable activité le placent parmi les hommes de premier plan. Le 24 février 1944, il tombe malheureusement aux mains de l'ennemi." (A.L.A. Beeken, Message pour Philomène, éd. du Métro, 1948)

A Buchenwald, où il est détenu, Jean Mardulyn fait partie du Comité de la Communauté belge en tant que représentant du Parti ouvrier belge. Comme d'autres groupes, ce Comité (qui compte des communistes, des socialistes et des libéraux) organise la résistance à l'intérieur du camp. Le Comité reste clandestin jusqu'à la libération du camp le 11 avril 1945. (Jacques Grippa, Chronique vécue d'une époque (1930-1947), éd. EPO, 1988)

En plus de la solidarité alimentaire, de la protection des plus faibles et du vol de centaines d'armes, une des activités de la Résistance au sein du camp de Buchenwald est d'échanger l'identité de détenus récemment décédés avec celle de camarades condamnés à mort. Jean Burgers, arrêté le 17 mars 1944 et transféré à Buchenwald le 6 mai, aurait pu être sauvé par cette méthode mais le temps manqua pour intervertir les identités : il fut pendu le 6 septembre 1944, à 27 ans. (Jacques Grippa, op.cit.)

Jean Mardulyn rentre de sa captivité à Buchenwald en avril 1945. Une séance solennelle est alors organisée pour l'honorer. Et, dès le mois suivant, dans son numéro du 15 mai 1945, Bruxelles Universitaire publie un hommage touchant à Jean Mardulyn.













Le Bruxelles Universitaire du 7 octobre 1948 livre, lui, un portrait à première vue corrosif. Sous l'humour se cache en réalité un respect profond pour le camarade et le travail qu'il a accompli pendant la Guerre. Le titre "Ceux dont on ne parle plus" qui coiffe son portrait indique clairement la volonté du B.U. de ne pas oublier ceux qui ont œuvré pour la Liberté commune. Pour souligner cette fausse ironie, l'auteur de l'article adresse d'ailleurs amicalement deux clins d'œil macchabées ("treize temps" et "beuh") à Jean Mardulyn, qui fut un Frère Macchabée.


 
 
 
 

lundi 3 mars 2014

L'ULB devant la guerre d'Espagne

[Par Georgette Smolski]

Liste des abréviations :
U.L.B. Université Libre de Bruxelles
A.G. Association Générale des Etudiants
B.U. Journal Bruxelles Universitaire
C.V.I.A. Comité de Vigilance des Intellectuels Anti-fascistes
E.S.U. Etudiants Socialistes Unifiés
P.O.B. Parti Ouvrier Belge
Papiers personnels P. L’action des étudiants de l’U.L.B. pour l’Espagne Républicaine (1937-38). 23 pages manuscrites rédigées spécialement par l'un des éléments les plus actifs de cette aide et reprises sous la mention : P.P.P.

Introduction
En 1936, parmi les organisations estudiantines, on trouvait un groupement d’ensemble, l’Association Générale des Etudiants fédérant les cercles facultaires : l’Association des Etudiants (un cercle culturel et social basé sur le principe philosophique de l’U.L.B.), le Cercle du Libre Examen et des groupes politiques tels les Etudiants Libéraux et les Etudiants Socialistes Unifiés réunissant socialistes et communistes (seule organisation de ce genre en Belgique). En 1938-39, ce dernier cercle se scindera et les socialistes reformeront un groupement distinct. Quant aux trotskystes et aux anarchistes, ils étaient trop peu nombreux pour former un groupe organisé. Les étudiants néerlandophones, une faible minorité, se retrouvaient dans des cercles politiques analogues et dans un cercle culturel, « Geen Taal geen Vrijheid », se réclamant aussi de l’esprit du libre examen. Chacune des quatre organisations francophones avait son journal (depuis mars 1937 pour le Libre Examen).
En 1936, les étudiants, sous l’impulsion de l’ardent Cercle du Libre Examen, continuaient à mener un combat antifasciste : contre les rexistes, empêchés de s’implanter à l’Université et constamment pris à partie (dans le « Bruxelles Universitaire » notamment), et contre des membres de la Légion Nationale Universitaire, exclus des rangs du Libre Examen. Quelque temps auparavant, de nombreux étudiants avaient aussi participé à des manifestations antifascistes tapageuses, notamment contre l’ambassade d’Italie. La position des étudiants libéraux était « Ni Rex, ni Moscou ».
La grande masse des étudiants s’intéressait surtout à ses études, mais sous diverses influences, notamment la situation internationale et le dynamisme des cercles, commençait « à rompre avec sa superbe indifférence devant les problèmes les plus vitaux » (L’Universitaire, 14 février 1936).
Le 20 novembre, anniversaire de l’U.L.B., un hommage est aussi rendu à Ferrer (Francisco Ferrer, fusillé à Barcelone en 1909, est considéré comme le symbole de la liberté de conscience).

I. L'action pour l'Espagne
A. Les Etudiants : 1936-37

Dès la rentrée d’octobre des journaux estudiantins, tels le « Bruxelles Universitaire », organe de l’A.G. des étudiants, et « L’Universitaire », celui des Etudiants Socialistes Unifiés, publient des appels à l’aide émanant d'organisations espagnoles républicaines, ainsi que des articles de réflexion.

Fin octobre, les Etudiants Socialistes Unifiés organisent une conférence d’Information qui attire un nombreux public d’étudiants, de professeurs, d’hommes politiques tels Marie Spaak, sénateur socialiste. Relecom (communiste) appelle les étudiants à s’organiser pour apporter des vivres, des vêtements, de l’argent. Isabelle Blume (socialiste), de retour d'Espagne, fait revivre l’atmosphère du Front Populaire. Louis de Brouckère (socialiste) appelle les jeunes à choisir entre deux civilisations : les principes autoritaires ou la démocratie montante. « L’étude est belle et intéressante, à condition qu’on y joigne l'action », conclut-il (L'Universitaire, 1er novembre 1936).
Mais ces manifestations ne touchent qu’une frange d’étudiants politisés. Et en Belgique la presse de droite se déchaîne contre l’Espagne républicaine. Pas facile d’y voir clair !

La mort de Pierre Brächet
Ce qui semble avoir eu le plus d’impact sur les étudiants, c’est la mort héroïque d’un de leurs aînés, à 25 ans, dans les rangs républicains, devant Madrid, le 11 novembre 1936. Intellectuel de grand format, Pierre Brächet avait laissé une vive impression à l’Université d’où il était sorti docteur en droit quelques années auparavant ; il avait joué un rôle actif dans les luttes antifascistes. Sa lucidité, son humanité, son courage l’avaient rendu populaire. Jeune journaliste socialiste, Brächet était parti en Espagne dès le début de la guerre civile ; là, il s’engagea dans l’armée républicaine car il estimait que le sort de la liberté de l’Europe s’y jouait alors. C’est en continuant à tirer à la mitrailleuse malgré l’ordre de repli qu’il avait péri sur le front du Manzanarès. Sa mort héroïque suscita immédiatement des témoignages d’estime et de respect à l’Université et des évocations élogieuses parurent dans les trois journaux estudiantins.
Le 27 novembre, le Cercle de Droit de l’U.L.B. organisa une séance solennelle d’hommage en présence de la famille du disparu et du représentant de la République Espagnole. La grande salle de la Maison des Etudiants était comble ; professeurs, étudiants et amis écoutèrent avec une vive émotion les orateurs, parmi lesquels des condisciples de Brächet. Dans son éloge, le recteur Albert Dustin compara la lutte pour la liberté en Espagne à la cause des Belges en 1914-18 (Union des Anciens Etudiants de l’U.L.B., n° 101, nov.-déc. 1936). Henri Rolin, ancien professeur de Brächet, évoqua sa jeune vie, critiqua le blocus contre l’Espagne Républicaine et souligna le courage du peuple espagnol et des Brigades Internationales. Pour perpétuer le souvenir du jeune héros, les étudiants décidèrent de récolter de l’argent afin d’aider sa mère, Madame Brächet, à édifier un hôpital en Espagne (Pierre Brächet appartenait à une grande famille universitaire. Son père, le professeur Albert Brächet, embryologiste de renom international, décédé en 1930, fut recteur de l’U.L.B. Son frère Jean, docteur en médecine, allait devenir professeur de biologie à l'U.L.B. et recevoir le Prix Francqui).
D’un autre côté, un médecin de grand renom, le docteur Fernand Neuman, professeur de chirurgie à la Faculté de Médecine et chef de service de la clinique universitaire de chirurgie aux Hôpitaux de Bruxelles, partait en Espagne Républicaine pratiquer sa spécialité au front, ainsi que son assistant, le docteur René Dumont. Le professeur Neuman avait, durant la guerre 14-18, collaboré avec le célèbre docteur Antoine Depage, sur le front belge, et fait de la chirurgie d'urgence. Avec le docteur Marteaux, alors député socialiste de Bruxelles et membre actif de la Commission d’Assistance Publique de Bruxelles, il mit notamment sur pied l’hôpital militaire d’Onteniente, soutenu par les Internationales Socialistes (syndicale et politique), en liaison avec le gouvernement espagnol (Dépêche de Toulouse, 10 mars 1938.).

L’aide humanitaire s'organise
En janvier 1937, un responsable estudiantin constate « une certaine indifférence devant la longueur de la lutte » et appelle à intensifier la solidarité (Pierre LAISNEZ , dirigeant des E.S.U., dans L’Universitaire, 15 janvier 1937.).
Au printemps 1937, peu après la tragédie de Guernica, l’Association Générale des Etudiants décida d’organiser une collecte publique pour les enfants d’Espagne. Cette action fut placée sous le contrôle de la Croix-Rouge de Belgique qui avait calculé que les fonds recueillis, de son côté, iraient pour 75 % aux républicains et pour 25% à Burgos.
Le 11 mai 1937, l’assemblée générale du Cercle Le Libre Examen fut mise au courant d’un projet de parrainage par l’U.L.B. d’un centre d'accueil pour enfants en Espagne. Le Comité du cercle appela les étudiants à participer aux collectes et à la vente d’une brochure. L’autorisation de collecter fut non seulement accordée, mais encouragée par le bourgmestre libéral de Bruxelles, Adolphe Max. Le président du Conseil d'Administration de l’U.L.B., Paul Hymans, libéral célèbre, préfaça la brochure expliquant le sens de cette action.
Dans les rues de Bruxelles et des communes avoisinantes, les samedi 29 et dimanche 30 mai 1937, plusieurs centaines d'étudiants et d’étudiantes sollicitèrent les passants. La collecte totalisa plus de trente mille francs, chiffre considérable pour l’époque et très supérieur aux collectes d’autres oeuvres (Papiers personnels)
L’A.G. décida de consacrer les fonds obtenus — déduction faite de la part destinée par la Croix-Rouge aux nationalistes — à deux homes d’enfants, à Castalla et à Can Toni Gros. Le premier avait été fondé par Mme Brächet après la mort de son fils, à 40 km d’Alicante, pour une cinquantaine d’orphelins de guerre dont les pères avaient combattu dans la brigade d’El Campesino, avec Pierre Brächet. Le second home, au nord de la Catalogne, avait été créé par le Comité International de Coordination pour l’Aide à l’Espagne Républicaine.

Découverte de l'Espagne républicaine
En été 1937, mandatés par l’A.G., une dizaine d'étudiants et d’anciens étudiants affrétèrent un vieux camion; il fut chargé de vêtements pour enfants et de couvertures, recueillis un peu partout, surtout dans la commune de Saint-Gilles-lez-Bruxelles. L’autre partie du chargement comprenait des vivres — lait condensé et conserves de viande — fournis par les Grands Magasins « A l’Innovation », dont la direction était proche de l’Université. Le groupe comprenait notamment Henri Cornil, Luc André, Mieke Verougstraete (droit), Jean Morissens (chimie), Emile Altorfer (ingénieur, sorti de l’U.L.B.), Mariette Genard (institutrice). A cette époque, peu d’étudiants savaient conduire et le voyage fut fatigant. Bardé de banderoles en français et en espagnol, le camion suscita dès le départ de Bruxelles la sympathie des passants.
A Barcelone, une partie du groupe fut aiguillée vers des quakers américains, riches et bien introduits dans les ministères, qui facilitèrent la tâche des étudiants. L’aide répartie, les jeunes Belges passèrent le mois d’août avec des étudiants espagnols peu politisés, d’abord dans le home de Can Toni Gros, près de San Juan de las Abadesas, ensuite en montagne, près de Puigcerda (Témoignage de Jean Morissens.). L’autre partie du groupe se rendit au home de Castalla (Témoignage de Mariette Genard.) où il rencontra Mme Brächet ; elle leur demanda de continuer à recueillir des fonds pour les enfants. Elle les engagea aussi à voyager à travers le pays pour pouvoir témoigner, à leur retour, de l’immense effort d’organisation entrepris pour résister au fascisme (Papiers personnels).
Pendant trois semaines, les étudiants parcoururent l’Espagne Républicaine, notamment la Catalogne. Ils constatèrent les ravages de l’aviation franquiste dans les grandes villes, frayèrent avec divers groupements de jeunesse, des anarchistes aux libéraux, avec des paysans, des soldats. Ils rencontrèrent des membres des Brigades Internationales dont certains leur reprochèrent de ne pas s’engager : « Souvent militants communistes, allemands ou tchèques, ils ne pouvaient comprendre nos préoccupations studieuses », remarque l’un des participants (Témoignage de Jean Morissens.). Grâce au mot d’introduction d’un anarchiste, émigré espagnol en Belgique avant 1914, l’un des voyageurs put rencontrer des milieux très fermés de la C.N.T. et de la F.A.I. en Catalogne.
Les étudiants rapportèrent une documentation abondante et pluraliste : affiches, journaux, photographies.

L'aide estudiantine prend parti pour la République
Au cours de ce voyage, le point de vue des participants se modifia (H. CORNIL, « L’aide des étudiants de l’Université de Bruxelles aux enfants espagnols », Les Cahiers du Libre Examen, numéro 4, octobre 1937) . En mai 1937, l’action en faveur des enfants leur paraissait aussi intéressante des deux côtés et ils ne lui avaient donné aucun caractère politique en la plaçant sous le contrôle de la Croix-Rouge.
En août 1937, ils virent « face au peuple en lutte pour défendre les libertés légalement conquises, des militaires de carrière soutenus par les puissances fascistes et par la papauté ». Ils estimèrent que le sort de la liberté se jouait en Espagne et se rangèrent du côté de la République. Restait à convaincre la communauté estudiantine...

1937-38
Les responsables de l’A.G. et du Libre Examen furent d’accord et sous l’égide de ces deux organismes se constitua, à la rentrée d'octobre 1937, le Comité Estudiantin d’Aide à l’Espagne Républicaine. Une lourde tâche d’organisation et de récolte de fonds l’attendait (« Il n’existe qu’une Espagne, la République », réponse de l’A.G. en séance générale à la question d’un étudiant, B.U., 18 octobre 1937.).

Il fallait des vivres et des vêtements pour subvenir aux besoins des homes de Castalla et de Can Toni Gros. Le Comité put facilement recruter par année et par faculté, un ou une délégué(e) chargé(e) de récolter chaque mois les dons de ses condisciples, soit 5 francs par personne pour un total de 6.000 francs par mois, en moyenne ; en fait il fallait 10.000 francs par mois rentable (de novembre à mai) afin d’atteindre le total de 72.000 francs annuels.

Quelles furent les réactions de la communauté universitaire ? Sauf de la part des Etudiants Libéraux et de certains cas isolés, il n’y eut pas d’objections au niveau de la solidarité estudiantine, mais parfois des discussions individuelles, politiques ou idéologiques.

Les objections des étudiants libéraux
Dans son excellente étude sur les Libéraux et la Guerre d’Espagne, Marc D’Hoore classe en trois phases, qu’il nuance finement, l’évolution des Etudiants Libéraux de l’U.L.B. (Les Libéraux belges face à la guerre civile espagnole, mémoire de licence en histoire présenté à l’U.L.B., p. 145 et suivantes.)
1.1936 : la neutralité devant le conflit des mystiques (le Frente Popular, c’est-à-dire pour eux le communisme, et le fascisme).
2.1937 : la compréhension.
3.1938 : l’action en faveur de la République.

Le lecteur se reportera donc à cette étude. En 1936-37, beaucoup d’étudiants libéraux adoptèrent le point de vue de leur président, Gilbert Kirschen (Cahiers du Libre Examen numéro 1, mars 1937.) selon qui « la majorité des électeurs libéraux et démocrates-chrétiens, instruite par les événements d'Espagne, est persuadée que le Front Populaire, c'est Moscou... » (Dans les Cahiers du Libre Examen, numéro d’avril 1937, dans la « Tribune Libre Politique », J.P. Puvrez répond à Kirschen que cette conclusion est inexacte et trop hâtive et entreprend de le démontrer, chiffres à l’appui.).

Mais après la fondation du Comité d’Aide, le successeur de Kirschen, Georges Marcq, et Henri Cornil, publient la mise au point suivante que cite aussi Marc D’Hoore.

« Homes pour les enfants espagnols.
« Afin de liquider le conflit survenu au début de l'année entre les Etudiants Libéraux d’une part, l’Association Générale et le Libre Examen d’autre part ; afin d’affirmer clairement la solidarité qui unit tous les étudiants de l’U.L.B. :
« Les Etudiants Libéraux s’engagent à participer à l’action entreprise par le Comité d’Aide à l’Espagne Républicaine en incitant leurs membres à verser régulièrement ce qu’ils peuvent pour les homes d’enfants espagnols soutenus par les étudiants. Toutefois, ils ne peuvent donner à leur action qu’un caractère humanitaire et juridique.
« Ils n’entendent pas s’occuper des affaires intérieures d’Espagne ;
« Dès lors, ils décident de ne pas s’associer nécessairement au Comité d’Aide à l’Espagne Républicaine pour d’autres activités que celui-ci pourrait avoir.
« De son côté, le Comité d’Aide à l’Espagne Républicaine s’engage à consacrer exclusivement à l’achat de vivres et de vêtements pour les enfants espagnols les sommes recueillies mensuellement sur les listes mises en circulation dans toute l’Université.
(signé par Georges Marcq, président des Etudiants libéraux, et Henri Cornil, secrétaire du Comité d’Aide) (Bruxelles Universitaire, 20 octobre 1937, numéro 1.) .
Mais fin octobre, lors d’une réunion publique à la Cité, les Etudiants Libéraux, par la voix de Georges Marcq, firent encore des réserves sur le but poursuivi par le Comité d’Aide. Trois des étudiants de retour d’Espagne, Jean Morissens, Luc André et Henri Cornil, y exposaient leurs impressions devant un nombreux auditoire de professeurs et de jeunes, sous l’égide du Cercle Le Libre Examen et de l’A.G. Il faut soutenir les gouvernementaux, argumentait H. Cornil, en montrant l’opposition idéologique entre républicains et rebelles.
Au cours du débat, Georges Marcq fit valoir les atrocités commises par les « Rouges » (Il ne semble pas que l’argument de l'anticléricalisme ait été invoqué par les Libéraux), la désorganisation des rangs républicains par les anarchistes, le noyautage du gouvernement par les communistes et l’installation de Soviets au-delà des Pyrénées (Papiers personnels).
Les conférenciers replacèrent ces événements regrettables dans le contexte d’une guerre civile violente, qui provoqua des réactions extrêmes de part et d’autre. Ils témoignèrent de l’ordre observé partout où ils s'étaient rendus, de la cohésion de la population en lutte, de la discipline à l’armée et dans les usines.
La soirée avait donc pris un caractère houleux malgré l’encouragement et l’approbation de la majorité aux conférenciers (Papiers personnels).

L'opinion estudiantine devant l'aide et l'information
Pendant ce temps, même les étudiants les plus indifférents voyaient s’amonceler dans le garage de la Cité Estudiantine des caisses de sucre, chocolat, lait condensé, corned-beef, sirop, fromage, biscuits, des colis de vêtements et de couvertures. Et le 10 novembre ces paquets furent chargés sur un camion de 4 tonnes à destination de Castalla et de Can Toni Gros. Il fallait envoyer cette quantité chaque mois (L'Etudiant Socialiste, novembre 1937.).
Du 27 novembre au 5 décembre 1937, le Comité présenta une exposition sur l’Espagne Républicaine et ses réalisations en matière d’instruction et de développement démocratiques. Inaugurée par M. Ruiz Funès, ambassadeur d’Espagne en Belgique, elle connut une grosse affluence. La plupart des documents avaient été ramenés par les étudiants convoyant les vivres l’été précédent. Ils concernaient trois domaines : lois et assistance sociales, réforme agraire, instruction publique (Selon J. Bloch, « Quelques points de la politique du Front Populaire en Espagne », Les Cahiers du Libre Examen, numéro 5 décembre 1937.). L’exposition mettait en relief l’effort d’alphabétisation et d’instruction élémentaire, le caractère pluraliste et démocratique de la société républicaine : reconnaissance de l’autonomie de la Catalogne et du Pays Basque, exemplaires d’une dizaine de journaux différents parus à Madrid un même jour d’août 1937.
Néanmoins, l’opinion estudiantine n'était pas unanimement ralliée à la cause de l’Espagne Républicaine. D’un côté, le Comité d’Aide distribua un tract rappelant son activité de soutien aux homes et démentant catégoriquement « certains bruits lancés par des étudiants mal intentionnés » (« Mise au point », Cahiers du Libre Examen, décembre 1937.). D’un autre côté, l’A.G., appuyée par le Cercle Le Libre Examen obtint du Gouvernement espagnol l’autorisation d’envoyer une délégation d’étudiants à Madrid pendant les vacances afin de juger sur place.

Une délégation pluraliste en Espagne
Cette délégation fut choisie de façon à représenter toutes les opinions — et même ceux qui n’en avaient pas — et tous les cercles facultaires. Outre le secrétaire du Libre Examen, Charles Dosogne, elle comptait notamment le président des Etudiants Libéraux, Georges Marcq, celui du Vlaamsch Liberaal Studenten Verbond, Willy Calewaert.
Ce voyage d’étude se déroula du 18 décembre 1937 au 5 janvier 1938 à Barcelone, Valence et Madrid. Les voyageurs visitèrent des homes et des clubs d’enfants, des écoles et des universités, des usines et des maisons de la culture, des écoles de soldats, des usines de guerre, des organisations de masses. Ils rencontrèrent le général Miaja, des soldats, des officiers, les Brigades Internationales, dont le bataillon Pierre Brächet.
Une participante, Suzanne Cornil (Suzanne Cornil, Témoignage écrit, 3 mai 1986.), qui parlait l’espagnol, souligne : « Nous avons pu sortir librement, sans aucune limitation, interroger les gens et aller n'importe où » ; « Une impression marquante : le calme de la population qui subissait les bombardements avec courage et ne croyait pas à une possible défaite. » ; « Je ne me souviens pas d’avoir rencontré un Russe, ni dans la rue, ni dans les endroits visités, quoique les Espagnols en aient beaucoup parlé. ».

Le rapport de la délégation
II fut publié par le Comité Estudiantin d’Aide à l’Espagne Républicaine en février 1938. Après avoir donné la liste des participants, il exposa les buts, l’itinéraire, l’atmosphère, le front de la culture. Faisant l’historique de l’armée populaire, il souligna les difficultés « de faire comprendre aux paysans et à tous ceux qui sont imprégnés des principes anarchistes de liberté, de pacifisme et d’antimilitarisme, que cette armée populaire est la seule condition de leur liberté ». D’autre part, « la presse réactionnaire a essayé de représenter l’armée républicaine comme une Armée Rouge. Il n’en est rien. L’armée se compose de toutes les classes démocratiques de la nation : ouvriers, paysans, classes moyennes, unis pour défendre la République. Elle n’est ni rouge ni bourgeoise. »
Le chapitre sur « l’invasion étrangère et la solidarité internationale » stigmatise l’intervention des états fascistes et la politique de non-intervention des pays démocratiques ; mais il souligne l’ampleur de l’aide à l’Espagne Républicaine : envoi de vivres, construction d’hôpitaux, accueil d'enfants.
En ce qui concerne le « sentiment de reconnaissance envers » l’URSS, il est très semblable à celui qui anima les Alliés de 1917 et 1918 lors de l’intervention des Etats-Unis.
Charles Dosogne souligna le rôle important des étudiants à l’arrière comme au front.

L'évolution des libéraux
Pour certains, l’essentiel de ce voyage est l’évolution de Georges Marcq, déjà amorcée en octobre 1937. Le nouveau président des Etudiants Libéraux nous livre ses « Réflexions » (Rapport d’une délégation d'étudiants de l’U.L.B. sur son voyage en Espagne, pp. 38-41) déjà commentées par Marc D’Hoore (Les libéraux belges face à la guerre civile espagnole, pp. 147 et suivantes.). Rappelons-en des extraits : « Parti personnellement pour l’Espagne en adversaire, n’ayant jamais caché mes opinions,... Madrid m’a fait beaucoup comprendre. » « Et c’est un appel à la compréhension que je lance ici aux adversaires de l’Espagne Républicaine. » « ... Lorsque le modéré belge aura... fait abstraction de sa propre vérité et considéré le problème espagnol de plus haut, lorsqu’il aura compris, ... sa conscience aura le droit de juger... Ce jugement pourra différer d’un individu à l’autre, mais (il sera) le fait de l’esprit et non la résultante de la calomnie et de l’imagination. »
L’un des participants au voyage estime que c’est l'entretien avec un ministre du parti de la Gauche Républicaine, équivalent du Parti Libéral, qui fut décisif dans cette évolution. Le ministre sut faire comprendre à ses auditeurs que la République ne pourrait en sortir tant que les démocraties occidentales se borneraient à formuler des vœux pieux pour son succès. L’enjeu de la guerre dépassait la survie de la République Espagnole, il concernait la survie de toutes les démocraties européennes (Papiers personnels).

De nouvelles initiatives

Au retour, chacun des membres projeta d’exposer ses impressions devant les étudiants de sa faculté ; quant à la publication du rapport, elle fut suivie d'une conférence diffusant ses conclusions. Il semble qu’après le retour de cette délégation pluraliste, les étudiants furent encore plus nombreux à soutenir la République ce qui facilita la récolte de fonds mensuelle.
Au début de l'année 1938, l’Association des Etudiantes organisa avec un réel succès une semaine du tabac au profit des combattants belges en Espagne. Au cours du meeting du 12 février en l’honneur des soldats belges du bataillon Pierre Brächet. Marcelle Remy, présidente de l’Association des Etudiantes, parla de l’aide apportée par son organisation et évoqua le souvenir de Brächet. D’autre part, depuis la rentrée, les jeunes filles avaient installé un ouvroir de couture et de tricot. Ayant obtenu des tissus au prix coûtant, elles en confectionnèrent des jupes et d’autres vêtements destinés aux femmes d’Espagne, puis aux réfugiés (Témoignage de M. Boute.) .

Grève et manifestation contre la non-intervention
A Genève, le 13 mai 1938, devant le Conseil de la Société des Nations, le ministre des Affaires Etrangères de la République, Alvarez del Vayo, proposa que l'on mette fin à la politique de non-intervention puisque l’Allemagne et l’Italie continuaient impunément leur agression. Au moment où del Vayo prononçait son discours, les étudiants avaient décidé de faire grève et de se réunir devant l’entrée de la Cité. A cette époque, une action de ce genre était exceptionnelle à l’Université. Des délégués avaient été dans les auditoires expliquer la situation aux étudiants, voire aux professeurs (Témoignage de Ch. Lepoivre.), ces derniers, dans l’ensemble, avaient acquiescé, même certains réputés hostiles.
Ensuite, les délégués des étudiants se rendirent en délégation chez le Premier Ministre P.E. Janson pour appuyer la proposition de mettre fin à la non-intervention. Il y avait parmi eux : Pierre Recht (A.G.), Christian Lepoivre et Charles Dosogne (Libre Examen), Henri Cornil (Comité d’Aide), Jan Dufour (Geen Taal Geen Vrijheid), Luc André (Etudiants Libéraux), Jacques Coeckelenbergh (E.S.U.).
Une manifestation dans les rues de Bruxelles demanda également au gouvernement d’abandonner sa politique de neutralité et d’envoyer à l’Espagne les armes et les avions indispensables contre l’agresseur.
Les samedi 14 et dimanche 15 mai, une collecte dans les rues de Bruxelles remporta le même succès que celle de 1937. L'argent recueilli permit de subvenir aux besoins des homes durant les vacances universitaires.
Du 1er au 10 août 1938, le dynamique groupe « Honneur », une branche des Boy-scouts de Belgique, qui comptait d’anciens étudiants parmi ses Routiers, organisa un grand camp pour environ 150 enfants espagnols, à Limelette près d’Ottignies. Plusieurs membres du Comité d’Aide Estudiantin y participèrent activement. Lors de ce premier contact avec des enfants arrivés directement d’un pays en guerre, les étudiants furent impressionnés par leurs convictions républicaines (Témoignage de G. Smolski.).

1938-39
A la rentrée d'octobre 1938, la collecte de fonds mensuelle se poursuivit ainsi que d'autres actions, dans un contexte politique de plus en plus angoissant. Créé en 1938-39 un Comité d'Entraide de l’U.L.B. chapeautait théoriquement l’aide à la République espagnole, à la Chine, aux victimes du racisme. Mais la priorité restait à l’Espagne.
En automne 1938, les étudiants d’Amérique avaient lancé à ceux d’Europe un défi portant sur les sommes d’argent à envoyer sous forme de vivres aux enfants durant la période du 15 octobre 1938 au 15 janvier 1939. Le Comité International du Rassemblement mondial des Etudiants, réuni à Paris les 17 et 18 décembre 1938, en présence de 42 représentants de 19 pays, constata que ce concours avait déjà rassemblé 720.000 francs. L’U.L.B. allait se classer troisième, après Cambridge et Oxford.
Les 5 et 6 novembre, une nouvelle collecte en ville rapporta 4.000 francs, et 2.500 francs furent récoltés lors de la présentation du film Blockade. Le 20 novembre commença une semaine de privation. Les étudiants furent invités à se passer de chocolat, de cigarettes et de cinéma et à verser cet argent au Comité d’Aide qui avait besoin d’atteindre les 100.000 francs avant le 1er janvier (Ainsi que le rappelle L’Etudiant Libéral qui publie ces appels et d’émouvantes photos sur 3/4 de page. 19 novembre 1938.).

Pétition au gouvernement belge pour la levée de l'embargo
En janvier 1939, le Comité s'occupa de recueillir des signatures pour la requête suivante : « Les étudiants et les professeurs de l’U.L.B. soussignés, conscients du rôle du peuple et du gouvernement d’Espagne pour la liberté et la démocratie dans le monde et du danger pour la France et la démocratie européenne de l’occupation de la Catalogne par les troupes fascistes, réclament d’urgence du gouvernement belge l’aide matérielle à la population civile d’Espagne, l’hébergement des enfants réfugiés de Barcelone, la levée immédiate de l’embargo sur les armes à destination de l’Espagne Républicaine ». Il y eut entre 1.100 et 1.200 signatures, dont celle de nombreux professeurs et de responsables étudiants, libéraux notamment.
Le vendredi 27 janvier, un cortège estimé entre 800 et un millier d’étudiants descendit en ville par la rue de Namur, se dirigeant vers la Bourse. Sur les nombreux calicots, on pouvait lire : « Des avions pour l’Espagne », « L’Espagne nous a aidés en 1914-1918, ne l’oublions pas », « II n’est pas trop tard. Agissons ! ».
Place Royale un étudiant harangua les manifestants. De nombreux gendarmes et policiers avaient été disséminés dans la zone neutre. Une délégation d’étudiants fut autorisée à y pénétrer afin d’être reçue par M. Spaak, premier ministre. Elle se composait de Louis Fonsny (secrétaire du Comité d’Aide), Pierre Recht (A.G.), Collinet, André Wendelen, Drèze, Marcel Slusny, Jacques Coeckelenbergh, représentant les tendances libérales, socialiste et communiste (Journaux Le Soir, 28 janvier 1939 et Le Peuple, 28 janvier 1939, ainsi que le témoignage de Marcel Slusny.). Les étudiants présentèrent la requête et eurent un long entretien avec M. Spaak, qui les reçut aimablement. Marcel Slusny, porte-parole de la délégation, insista sur la gravité de la situation. Mais M. Spaak ne se montra disposé à intervenir que pour l’aide et l’hébergement des civils. Quant à l’embargo sur les armes, cette question ne peut être posée actuellement.

La question de Burgos
Les étudiants ont été très sensibles au projet d’envoi d'un agent consulaire à Burgos, prélude à la reconnaissance de Franco.
Le 2 novembre 1938, le Comité des Etudiants Libéraux fit paraître le placard suivant: « M. Paul-Henri Spaak, les Etudiants libéraux protestent avec la dernière énergie contre toute reconnaissance, déguisée ou non, de Burgos ». Le 9 novembre, lors de la discussion à ce sujet à l’assemblée générale du Cercle des Etudiants Libéraux, De Ligne approuva le Comité « car il était indispensable de ne pas rompre l'unité idéologique de l’U.L.B. dans la question espagnole ». Et quand Wendelen demanda si quelqu’un dans la salle était partisan d’une reconnaissance de Franco, ce fut le silence (L’Etudiant Libéral, 19 novembre 1938.).
D’autre part, notons que c'est ici la seule trace de préoccupations économiques trouvée dans la presse estudiantine. Discutant « le but politique camouflé par des considérations économiques archifausses », le président cite abondamment des chiffres du commerce extérieur belgo-espagnol en se basant sur l’étude de M. Hambresin, ingénieur et licencié en sciences économiques de l’Université de Louvain (G. FABROT, « Encore Burgos », éditorial de L’Etudiant Libéral, 19 novembre 1938. Ces mêmes références reviennent dans le compte-rendu de l’assemblée générale du 9 novembre.).
D’autre part, une déclaration commune de tous les cercles de l’U.L.B. fait appel « aux représentants de tous les partis démocratiques et particulièrement aux membres du Comité Permanent du Parti Libéral et aux délégués du Congrès du P.O.B. pour qu’ils s’opposent à cette reconnaissance qui serait un acte d’approbation à l’invasion étrangère en Espagne » (Discours de Noël au Sénat, A.P.S., 29 novembre 1938, cité également  par M. D’HOORE, op.cit, p. 244.).
Deux mois après, les Cahiers du Libre Examen en janvier 1939 expriment « le trouble... ressenti par un grand nombre de nos camarades devant le changement d’attitude du professeur Rolin dans la question de Burgos » et publient ses explications. Rassurant les étudiants, le sénateur Rolin continue à estimer que l’établissement de relations avec Burgos demeure un geste inutile du point de vue de nos intérêts commerciaux et malencontreux politiquement. Mais la question ne s’est pas posée ainsi au Congrès du P.O.B. Selon lui, les socialistes se sont résignés à subir l’envoi d’un représentant à Burgos et, en sauvant ainsi leur participation ministérielle, ils permettent la poursuite de l’action de la Belgique contre l’intervention italienne en Espagne. Nous ignorons si les étudiants furent rassurés. Mais la défaite de l’Espagne n’était plus qu’une question de semaines.
Les dernières conférences se déroulèrent dans une ambiance dramatique : le séminaire de M. Miravilès, ministre de la Propagande de la Généralité de Catalogne ; la conférence de l’écrivain catholique José Begamin, « Ombres et lumières sur l’Espagne », le 1er mars ; et le compte-rendu, fait le 6 mars par Christian Lepoivre, président du Libre Examen, invité par le Gouvernement à passer 40 jours en Espagne avec une délégation internationale.

Après la défaite
La défaite de la République fut durement ressentie par les étudiants qui voyaient s’étendre la tache fasciste, encerclant notamment la France. Chez certains, elle provoqua un sentiment de grand pessimisme. Mais des tâches nouvelles se présentèrent. L’aide financière continua, ce qui permit de maintenir en Belgique des homes pour petits réfugiés. Des étudiants et des étudiantes de l’U.L.B. y remplacèrent des instituteurs belges rappelés sous les drapeaux en 1939, notamment au home de Limelette (Témoignage de G. Smolski.). Mme Brächet continuait à s’en occuper activement.
D’autre part, plusieurs professeurs, des anciens étudiants et des parents avaient recueilli chez eux des enfants espagnols, comme de nombreux autres Belges. Enfin, la solidarité estudiantine joua aussi pour alléger les épouvantables conditions de vie des étudiants espagnols réfugiés dans les camps d’Argelès, de Saint-Cyprien et de Bacarès (Jeudi, n° 1, 23 mars 1939.). Des étudiants firent des conférences politiques. Ainsi Willy Calewaert, qui intitula désormais ses exposés en Flandre sur l’Espagne « Aurons-nous la guerre ? ». C’était un réquisitoire contre les puissances occidentales qui n’avaient pas fait leur devoir et donnaient de la démocratie une image de débandade et de faiblesse (Témoignage de W. Calewaert.).

B. Le corps enseignant
Les professeurs jouissaient d’un grand prestige et il y avait en général une grande distance entre eux et les étudiants. Ce corps, qui comprenait de nombreux francs-maçons, était en majorité de tendance libérale ; il comptait des enseignants socialistes et même quelques communistes. Le professeur Paul Brien présidait le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes dont la section de l’U.L.B. était dirigée par Armand Abel, alors professeur à l’Institut des Hautes Etudes.
Dès l'été 1936, certains professeurs avaient manifesté leur sympathie aux républicains. Louis de Brouckère, président de l’Internationale Ouvrière, publiait un grand article le 15 octobre 1936, dans L’Universitaire : « Comment aider l’Espagne » où il appelait « à conquérir notre opinion publique qui portera les gouvernements à traiter l’Espagne selon la loi internationale. »
Parmi les socialistes de l’Université, Henri Rolin occupe une place de premier plan. Professeur de Droit International, dans ses entretiens avec ses étudiants, il n’hésitait pas à donner son avis sur les événements d’Espagne (Témoignage de Marcel Slusny) ; son action sera étudiée ailleurs au cours de ce colloque. Le 20 novembre 1937, il écrit dans le Bruxelles Universitaire (« La jeunesse et les menaces de guerre », B.U., 20 novembre 1937.) : « La jeunesse estudiantine de FU.L.B. a montré qu’elle avait pleinement conscience de l’aveuglement et de l’indignité de la politique extérieure actuellement suivie par les pays d'Europe Occidentale. »
Son collègue Eugène Soudan, socialiste également, est beaucoup plus en retrait (Nous ne possédons pas de renseignements sur les discussions éventuelles entre tendances socialistes dans ce milieu feutré qu'était le corps professoral de l'U.L.B.). Il avait néanmoins accepté d’être l’un des parrains du Comité Belge d'Assistance aux Enfants d'Espagne (neutre). Plus tard, comme ministre des Affaires Etrangères, c'est lui qui normalisera les relations diplomatiques avec Franco, le 21 mars 1939.
Les recteurs Albert Dustin (1935-38) et Frans van den Dungen ensuite, ne cachèrent pas leurs sympathies pour l’Espagne Républicaine. Le libéral Paul Hymans, président du Conseil d’Administration, préfaça, on l’a dit, la brochure vendue lors de la collecte des 13-14 mai 1937, collecte destinée aux enfants des deux camps.
Parmi les professeurs présents lors des conférences à l’U.L.B., nous avons pu retrouver les noms de MM. Allard, Georges et Paul Cornil, De Reul, du docteur Camille Hennebert, de MM. Lurquin et Georges Smets. Lucia de Brouckère, Paul Libois, Henri Laurent étaient très engagés. Ce dernier collaborait notamment à Combat, hebdomadaire du C.V.I.A.
Parmi les jeunes enseignants ou chercheurs, quand ils ne travaillaient pas à l'étranger, citons Jean Guillissen et Jean Brächet.
Il est probable que la section de Philologie Romane s’intéressa de près à l’Espagne. L’un des futurs professeurs, Emilie Noulet, avait épousé le grand poète catalan José Carner, également professeur à l’U.L.B.
Enfin, rappelons la courageuse participation des chirurgiens F. Neuman et R. Dumont, en Espagne même.
Dans l'ensemble, le corps professoral répondit favorablement aux collectes mensuelles.
Quant aux professeurs — rares sans doute — dont les sympathies penchaient pour l’autre bord, nous ne disposons pas de renseignements à leur sujet. Le rapport de forces en faveur de l'Espagne Républicaine les incitait peut-être à se tenir cois.

C. Les anciens étudiants
En automne 1936, le mensuel de l’Union des Anciens honora le souvenir de Pierre Brächet et publia des extraits du discours du Bâtonnier Th. Braun à la rentrée du Jeune Barreau, et de larges passages de l’allocution du recteur Dustin à la séance d’hommage du 27 novembre (Union des Anciens de l’U.L.B., numéro de novembre-décembre 1936.).
Le 20 novembre, dans son discours au banquet traditionnel de l’Union des Anciens, le président de l’A.G. des Etudiants évoqua lui aussi Pierre Brächet. Un des convives se livra alors à « une manifestation déplorable » qu’il expliqua ensuite dans une lettre au président de l’A.G. le 22 novembre. Certes, il saluait la mémoire de Brächet, mais dans la suite du discours il avait « vu une allusion malheureuse aux événements d’Espagne, alors que la neutralité du Président de l’A.G. des Etudiants s’impose à l’heure où tous les Belges doivent se grouper autour d’un gouvernement d’union nationale et de paix sociale ».
L’Union des Anciens publia intégralement cette lettre « à raison de la pénible émotion que l’attitude malséante de son auteur a provoquée » (Union des Anciens de l'U.L.B., numéro de février 1937.).
Ce cas fut épinglé dans les Cahiers du Libre Examen (« L’action sociale des étudiants et l’Union des Anciens », par P. RAYET, Cahiers du Libre Examen, mai 1937.). L’auteur comprenait trop bien le refus habituel de l’Union des Anciens de prendre position car il y avait en son sein « trop d'intérêts contradictoires, trop de situations établies. »
C’est en effet individuellement que les membres de l’Union, comme ceux du corps professoral, allaient manifester leur sympathie ou leur antipathie envers la République. Ils donnèrent leur contribution, eux aussi, aux récoltes de fonds du Comité d’Aide. L’avocat communiste Jean Bastien s’engagea dans les Brigades Internationales.
Dès novembre 1936, impressionnés par la mort de Pierre Brächet, docteur en droit de l’U.L.B., engagé volontaire dans l’armée républicaine, les étudiants décidèrent de récolter de l’argent en faveur de l’Espagne, notamment grâce à des collectes à Bruxelles.
Partis d'un point de vue neutre, des étudiants, après un voyage en Espagne durant l’été 1937, proposèrent d’orienter l'aide uniquement vers l’Espagne Républicaine. Soutenus par des cercles aussi importants que l’A.G. et Le Libre Examen, ils créèrent à l'U.L.B., dès octobre 1937, un Comité Estudiantin d’Aide à l'Espagne. Celui-ci recueillit 5 fr. par mois auprès de chaque étudiant afin de subvenir à l’entretien des homes d’enfants de Castalla et de Can Toni Gros.
Des collectes dans les rues de Bruxelles et d’autres activités leur permirent d’atteindre leurs objectifs et de récolter plus de 100.000 fr. de mai 1937 à octobre 1938. En 38-39, l’objectif des 72.000 fr. fut, semble-t-il, également touché.
Le Comité d’Aide, appuyé par des cercles politiques et culturels, organisa aussi des séances d’information, des expositions, des conférences, une délégation pluraliste en Espagne, et souligna l’effort culturel et social du gouvernement républicain. Sous son impulsion, les étudiants menèrent des actions contre la politique de non-intervention et contre la reconnaissance de Burgos, au moyen de discours, d’une grève, de cortèges en ville et de pétitions.
A l’unanimité, les Etudiants Socialistes, Communistes, et individuellement des étudiants libéraux prirent position dès le début aux côtés de la République. Quant au Cercle des Etudiants Libéraux, il évolua de la neutralité à l'adhésion.
La masse de l’opinion publique estudiantine, elle, passa d’une sympathie vague envers des enfants victimes de la guerre et des bombardements, à une prise de position active envers l’Espagne Républicaine, devançant ainsi l’opinion publique belge en général.

II. La presse estudiantine à propos de l'Espagne
De 1936 à 1939, la presse estudiantine est très vivante, vigoureuse, personnalisée; elle essaye de paraître plus souvent, mais est en général mensuelle.
Dès octobre 1936, on y trouve, sauf dans L’Etudiant Libéral, des articles favorables à l’Espagne Républicaine, et cela continuera de 1936 à 1939. (Pour L’Etudiant Libéral, citons néamoins dans le numéro de novembre 1936 une allusion, par Henri Janne, aux « horreurs de l’Espagne déchirée » dans « Paroles aux nouveaux-venus » et ailleurs un hommage à Pierre Brächet « qui n’hésita pas à sacrificier sa jeunesse pour ceux qui souffrent et défendent leur idéal ».)
Elle joue donc dès l’abord un rôle d’avant-garde par rapport à la masse des étudiants.
Le Bruxelles Universitaire (B.U.), organe de l'A.G., publie des informations sur l’aide à l’Espagne, la mise au point des Etudiants Libéraux et des articles de fond.
Les Cahiers du Libre Examen, fondés le 1er mars 1937, sont complétés à partir du 23 mars 1939, par Jeudi, hebdomadaire puis bimensuel. Ils consacrent à l'Espagne de nombreuses informations, notamment sur les mouvements d'étudiants nationaux et internationaux, des articles de réflexion, voire une brève polémique.
L’Universitaire, édité par les Etudiants Socialistes Unifiés, publie dès octobre 1936, d’innombrables articles sur l’aide à l’Espagne, des témoignages de voyageurs et d’Espagnols, des reportages, des photos et des caricatures. Il ne manque jamais d’exalter l'U.R.S.S. « qui soutient l’Espagne Républicaine contre le fascisme ». Les E.S.U. diffusent aussi L’Etudiant Socialiste, organe de l’Internationale des Etudiants Socialistes.
Nous n’avons pu encore trouver l’organe que les Etudiants Socialistes auraient commencé à publier après la scission avec les E.S.U. durant l’année 1938-39, sans doute après la défaite espagnole.
L’Etudiant Libéral répercute l’orientation de son comité envers l’Espagne Républicaine, mais à l'occasion reflète d'autres sensibilités, de libéraux ou d’adversaires politiques dans sa Tribune Libre. Sauf un article traitant des pressions catholiques contre des prisonnières républicaines (B.U. 20 avril 1937.), nous n’avons rien trouvé sur l’Espagne de Franco.
La guerre d’Espagne vue à travers la presse estudiantine mériterait une étude plus approfondie mais nous avons dû nous borner à quelques thèmes.

Solidarité estudiantine avec les Espagnols
Le 15 octobre 1936, le B.U. publie la traduction d'un appel de l’Union Fédérale des Etudiants Espagnols (U.F.E.H.) adressé à une série d’organisations estudiantines leur demandant notamment d’arrêter l’action des interventionnistes, de manifester leur solidarité et de faire des conférences.
Comme le gouvernement espagnol requiert des armes, de l’argent, du matériel technique et sanitaire, le B.U. remarque qu'il n’est pas permis d’envoyer des armes mais que les étudiants de l’U.L.B. feront leur devoir « pour empêcher la jésuiterie internationale de reprendre l’Espagne qu’on lui avait arrachée ».
Le même appel, dans une autre traduction, paraîtra sous le titre « Nous saluons nos camarades d'Espagne » et ce, sans commentaires, en première page de L’Universitaire du 15 octobre 1936, à côté de l’article de Louis de Brouckère.
Il y aura dans la presse, à partir de ce moment, de constantes demandes : vivres, médicaments, voire livres pour les Brigades Internationales.
Parmi les références à l’héroïsme des jeunes Espagnols, citons le Cahier du Libre Examen consacré à l’Etudiant (Numéro 9, mars 1938) sous la plume de Jacques Coeckelenbergh, Charles Dosogne, Albert Wintergroen (respectivement porte-paroles des E.S.U., Libre Examen, Association Sportive de l’Université de Bruxelles.) et le numéro de février 1939 par André Wendelen (« L’attitude des étudiants devant la crise européenne »).
L’activité du Comité d’Aide est relayée régulièrement dès le début par les trois journaux et, à partir de 1938, plus sporadiquementdans L’Etudiant Libéral.
Evoquant l'engagement des 6.000 fr. mensuels, L’Universitaire d’octobre 1938 appelle les étudiants socialistes à être les plus actifs, les plus nombreux et les plus enthousiastes dans cette tâche et à y entraîner les condisciples indifférents ou mal informés.
Enfin les discussions avec les Etudiants Libéraux se reflètent dans le B.U., dans les Cahiers du Libre Examen et dans L’Universitaire, où Henri Cornil, secrétaire du Comité, publie un appel percutant aux libéraux en octobre 1937. Dans L’Etudiant Socialiste, Maurice Tutobe ironise sur le refus des libéraux d'aider la République parce qu'un gouvernement plus avancé qu’eux-mêmes n’a pas pris position (Novembre 1937.).

Importance de la guerre d'Espagne
Beaucoup de rédacteurs ont vu l’enjeu de la guerre comme « ce qu’il y a de plus important et de plus tragique dans la situation internationale » (B.U., octobre 1936, La politique étrangère : l’Espagne.).
Dans L’Universitaire, en octobre 1936, Louis de Brouckère estime : « Nous sommes devant un fascisme nouveau, qui fort de sa puissance internationale, opère selon des critères de guerre civile, voire de guerre étrangère. »
Selon Henri Cornil, dans les Cahiers du Libre Examen d’octobre 1938, pour la première fois en Europe depuis 1918, un pays prend une position vraiment démocratique en s’opposant héroïquement à l’impérialisme fasciste. Et plus loin, le même souligne le rôle essentiel de l’Espagne Républicaine dans la lutte qui déjà se dessine entre les deux blocs opposés.
Par contre, au début, L’Etudiant Libéral voit dans le « guêpier espagnol » la lice du premier combat que se livrent les deux blocs dictatoriaux opposés (L’Etudiant Libéral, décembre 1936, « Politique internationale », par Pierre De Ligne.). Mais deux ans plus tard, dans le même Etudiant Libéral, Luc André écrira que « le fascisme jusqu’ici n’a rencontré qu’un seul obstacle, subi qu’un seul échec, l’Espagne » (L’Etudiant Libéral, octobre 1938.).
A maintes reprises, les journaux estudiantins soulignent le combat mené par le gouvernement légal pour la démocratie et la liberté (Cahiers du Libre Examen, novembre 1937.). Il s’agit d'ailleurs, remarquent souvent les journaux « de leur liberté et de la nôtre ». Et L’Etudiant Libéral répercutera aussi l’appel : « Sauvez la démocratie, aidez l’Espagne Républicaine » (Octobre 1938.).

Contre la politique de non intervention
Dès octobre 1936, le B.U. déplore la politique de Paris, qu'il aurait néamoins approuvée « si une intervention française eût déclenché la guerre ». Mais il faut au moins permettre la conversion des fonds recueillis en avions et en mitrailleuses pour essayer de sauver la démocratie espagnole.
Ensuite les journaux critiqueront plus catégoriquement et constamment la non-intervention « faute grave » (H. CORNIL, « L’Europe et l’Espagne », Cahiers du Libre Examen, octobre 1938.).
Quant aux libéraux, ils sont au début partisans de la non-intervention, « courageuse initiative » sans laquelle l’Europe et la civilisation succomberaient aujourd’hui (L’Etudiant Libéral, décembre 1936.). Quelques mois après ils estiment encore que « le maintien de cette politique de non-intervention est la seule attitude capable de sauver la paix et la démocratie » (P. DE LIGNE, La part du feu ou le point de vue libéral sur la question espagnole, dans le B.U. du 25 janvier 1937.). On sait que les libéraux lutteront ensuite contre la non-intervention, ce que confirmeront plusieurs articles.

La question religieuse
Dans cette U.L.B. anticléricale, le sujet est brûlant. Le B.U. consacre un grand article à l’interdiction faite par Malines à deux éminents prêtres catholiques espagnols représentatifs (II s’agit de deux professeurs, les abbés Galegos et Lobo, d’après l'article « Tolérance » de J. Grunenwaldt, dans le B.U. du 20 novembre 1936.) de prendre encore la parole à Bruxelles. Néanmoins, leur texte fut lu en public ; ils y citaient de nombreux exemples de tolérance des autorités espagnoles envers les personnalités et les manifestations religieuses.

Quant aux actes isolés de vandales et d’énergumènes, le gouvernement les avait désavoués publiquement.

Dans un autre journal (L’Universitaire, 20 novembre 1936) paraissait d’ailleurs un long compte-rendu de la conférence, privée, donnée par les mêmes prêtres un peu avant l’interdiction.

Dans « L’Eglise catholique et les sentiments religieux du peuple espagnol », Henri Cornil met en exergue l’avis d’une délégation religieuse anglaise selon laquelle « l’attaque contre les églises a eu une cause politique et non religieuse ». Il explique les attaques contre les prêtres catholiques par la colère contre un clergé pro-franquiste et oppresseur, compare les privilèges du clergé sous la monarchie et les mesures prises par la République, telles la fin du monopole de l’instruction par l’Eglise et la Séparation de l’Eglise et de l’Etat.

Soulignant l’existence d’offices protestants et la volonté du gouvernement d’appliquer la liberté de religion après la guerre, l’auteur conclut : « Les incendies d’églises, les massacres de prêtres ont une cause politique. L’ensemble du peuple reste croyant » (Cahiers du Libre Examen, décembre 1937.).
Quant à L’Etudiant Socialiste , il publie des extraits significatifs d’une brochure de F. de Los Rios, professeur de droit à l’Université de Madrid, sur l’Eglise catholique en Espagne (Numéro 8 novembre 1937.).
Par ailleurs, le délégué de l’A.G. au Congrès Mondial de la Jeunesse mentionne sa rencontre avec le « sympathique écrivain catholique José Bergamin. » Ce partisan du gouvernement espagnol explique les mouvements initiaux contre les prêtres et les églises (Jean LAVACHERY, dans le B.U., 9 novembre 1936. L’écrivain espagnol sera d’ailleurs invité à Bruxelles en mars 1939, conf. supra.).
Devant la guerre d’Espagne, l’anticléricalisme de l'U.L.B. ne s’applique pas à tous les croyants ; ces derniers, prêtres ou laïcs, s’ils sont antifascistes, sont invités et écoutés avec intérêt.

Une polémique à propos du P.O.U.M.
Dans « Plaidoirie pour des idéalistes », Albert Wintergroen prend la défense du P.O.U.M., victime de la vague de terreur de mai 1937 à Barcelone. Partisans d’une république socialiste antimilitariste et anticapitaliste, ces idéalistes affrontèrent le Parti Communiste devenu le Parti Socialiste Unifié de Catalogne. Wintergroen dénonce, sans mâcher ses mots, l’ingérence de l'U.R.S.S. ainsi que les mesures inhumaines contre les « agents trotskystes » (Cahiers du Libre Examen, janvier 1938.).
Dans le numéro suivant (Cahiers du Libre Examen, février 1938.), Henri Cornil intitule sa réponse « Retour à la réalité — Défense du Front Populaire ». Certes, au début le P.O.U.M. se battit héroïquement, mais il fut rétif à l’organisation d’un commandement militaire unique. Ces idéalistes sans armes allaient mourir sous les coups du fascisme quand ils virent arriver des bateaux chargés d’armes, de munitions, de vêtements et de nourriture venant d’U.R.S.S. Certes, l’auteur regrette la manière forte utilisée par le gouvernement pour liquider le P.O.U.M. mais c’était la seule façon de lutter efficacement contre le fascisme.
Dans sa « Finale pour une plaidoirie », Wintergroen admet que des traîtres aient pu s’infiltrer dans le P.O.U.M., mais cela n’excuse pas la vague de terrorisme contre eux, ni la privation de liberté, ni l’absence actuelle de procès.
Mettant fin à cette polémique, les Cahiers du Libre Examen se réjouissent de constater que les deux signataires et tous les étudiants de l’U.L.B. s'accordent sur la nécessité d’une aide à l’Espagne.

Critiques contre une certaine presse belge
Déjà Louis de Brouckère, le 15 octobre 1936, parle sans préciser de la partie importante de la presse dont Franco, Mussolini et Hitler disposent en France, en Angleterre et en Belgique (L’Universitaire, article déjà cité.). Au même moment, le Bruxelles Universitaire (« La politique étrangère : l’Espagne ». 15 octobre 1936.) souligne les difficultés d’information et « les diatribes d’une presse vendue et incapable » qu’il ne cite d'ailleurs pas.
L’attaque se précisera quand, dans le Bruxelles Universitaire également (B.U. 20 novembre 1936), J. Grunenwaldt attribuera la défense de parler en public, signifiée à deux prêtres espagnols par Malines, à « la consigne lancée par certains journaux « nationalistes » (sic), canards au premier rang desquels figure La Nation Belge ».
Dans un article intitulé « Patriotisme... », L’Universitaire épingle « La Nation Belge », « Cassandre », « Le Pays réel », et la presse libérale telle « La Gazettte » et « L’Etoile Belge » pour qui Franco est un homme d’ordre et un patriote (L’Universitaire, 15 janvier 1937).
Enfin, dans son avant-propos, le Rapport d’une délégation d’étudiants de l’U.L.B. sur son voyage en Espagne citait parmi ses motivations de départ le désir de s’informer sur place, la presse belge étant incomplète et souvent tendancieuse.
Outre les thèmes traités plus haut, on pourrait analyser ou approfondir notamment des sujets comme les polémiques avec les Etudiants Libéraux, l’influence de la politique des partis, l’activité des organisations internationales de jeunesse, tel le Rassemblement Mondial des Etudiants, l’information sur l'Espagne Républicaine (alphabétisation, défense du patrimoine culturel).

Conclusions
Notre étude, la première sur le sujet, n’est pas exhaustive.
Par certains aspects, elle pourrait étonner par son caractère détaillé, sectoriel. Bien entendu, elle a été rédigée dans l'optique de son rattachement aux autres communications.
A l’U.L.B., durant ces deux ans et demi d'action estudiantine pour l’Espagne, les gauches ont-elles été déchirées dans l’unité ?
En ce qui concerne les socialistes, contrairement à leurs aînés du P.O.B., il ne semble pas qu’ils aient été divisés sur cette question, ni entre eux ni opposés aux communistes ; par contre, mais pas tout de suite, ils allaient se heurter fortement à ceux-ci à propos des Procès de Moscou, puis du Pacte germano-soviétique. En automne 38 notamment, l’importance des efforts pour l’Espagne fut d'ailleurs invoquée pour maintenir l'unité des E.S.U.
L’absence de déchirure au sein des Etudiants Socialistes proprement dits, aspirés par l’unification de 1936, semble un fait. Est-elle due à une indépendance idéologique envers le P.O.B., à l’absence de responsabilités politiques propre à cette tranche d'âge, à l’élan de la solidarité estudiantine ? Ces facteurs ont sans doute joué.
Des étudiants libéraux, on ne pouvait attendre une adhésion immédiate, mais on sait qu’elle vint.
Les polémiques et les critiques, mises inlassablement en avant par la presse et les milieux de droite, telle l’affaire de Borchgrave, ne semblent guère avoir troublé les étudiants ; pas plus d’ailleurs que la tragédie du P.O.U.M., qui n’intéressait alors que quelques initiés.
Par contre, très impartialement, les atrocités contre le clergé sont souvent mises sur le tapis et expliquées.
Y eut-il une spécificité de l'U.L.B. devant la guerre d’Espagne ? Incontestablement. Dans cette Université de tendance libérale et anticléricale, où les gauches n’étaient pas majoritaires, le principe du libre examen avait donné dès 1935-36 un élan particulier à l’intérêt critique, puis à la sympathie et à l’action des étudiants pour l’antifascisme, face à la montée de Rex et du V.N.V. Lors de la guerre d’Espagne, grâce à des cercles bien structurés et ouverts aux débats, dirigés par des responsables engagés mais tolérants, les aînés entraînèrent les cadets et la masse des jeunes prêts à l’enthousiasme et à l’action. Entre le fascisme et l’antifascisme le choix était sans doute plus polarisé alors.
L’esprit de recherche et de pluralisme s’accompagna d’activités diversifiées et, par rapport aux trois autres Universités de l’époque, l’U.L.B. fut sans doute la seule à faire bloc dans l’aide à l’Espagne.
S’étonnera-t-on que les discussions avec les libéraux aient été l’axe de contradiction ?
Dans la mesure où, à l’U.L.B., il n’y avait pas de représentation du catholicisme et de l’extrême-droite, le champ idéologique constitué par la guerre d’Espagne était décalé vers la gauche. C’était les libéraux qui représentaient la zone de fragilité sur laquelle le débat était engagé.
Les libéraux ralliés, c’est donc côte à côte que les diverses tendances politiques présentes à l’U.L.B. se retrouvèrent dans l’unité d'action ; celle-ci y fut réelle pour cette période, et dans l’optique de l’aide humanitaire, de l’appui à la politique républicaine, à son idéal de laïcité et de démocratie, de rejet du fascisme.
Cette unité estudiantine antifasciste fut-elle une sorte de Front Populaire ? Non. Aux essais antérieurs d’ébauche d’un Front Populaire, les libéraux avaient opposé un veto énergique et constant. Les E.S.U., quelles que fussent les sympathies de certains, ne paraissent plus avoir posé la question. Rejetée par les organes dirigeants du Parti Libéral et du P.O.B., l’idée d'un Front Populaire s'avérait peu opportune ; dans le contexte politique belge, dans une communauté estudiantine sans aucune attache syndicale, faiblement politisée, avec une gauche minoritaire, il y avait d’autres priorités.
L’aide à l’Espagne et les discussions qui l’accompagnèrent constituèrent aussi un creuset. De jeunes libéraux évoluèrent vers une idéologie de gauche. Pour beaucoup de participants, la réflexion et l’action antifasciste allaient aboutir à la Résistance à l’idéologie et à l’occupation nazies.
Certes quelques milliers d'étudiants et professeurs représentent, en 1936-39, un chiffre minime en Belgique. Mais leur action d’aide et son rayonnement semblent dépasser cette proportion. Et l’impact individuel, intellectuel et humanitaire, de cette participation collective se remarque encore cinquante ans plus tard.

Annexes

Comité Estudiantin d’Aide à l'Espagne Républicaine.

1937-38 :
sauf le nom du secrétaire, Henri Cornil, nous n’avons pas trouvé la liste des membres du Comité Exécutif.

1938-39 :
Le Comité de Patronage
comprend les présidents des cercles estudiantins, culturels et politiques, et des cercles de Médecine et Polytechnique.
Le Comité exécutif :
Secrétaire : Louis Fonsny,
Trésorier : J.P. Boulenger (et délégué Solvay),
Déléguée au Comité de Coordination de Bruxelles : A. Englert,
Déléguée à l’Association des Etudiantes : M. Boute,
Délégués facultaires : Droit, Marcel Slusny — Philo, Andrée Crabbé — Polytechnique, R. Norman — Sciences, Marguerite Franklemon — Médecine, J. Maréchal.


Liste des délégués en Espagne (18 décembre 1937 — 5 janvier 1938) :
Willy Calewaert, président de l'Association des Etudiants libéraux flamands.
Henri Cornil, délégué des E.S.U.
Jan De Vriendt, président des Etudiants Socialistes Flamands.
Charles Dosogne, secrétaire général du Cercle Le Libre Examen.
Georges Marcq, président du Cercle des Etudiants Libéraux.
Myriam Nassaux — Marguerite Franklemon — Suzanne Cornil —
Andrée Crabbé — membres de l'A.G.
Jacques Warnant, docteur en droit.

Nous remercions le Service des Archives de l'U.L.B. et notamment sa Directrice Madame Despy, qui
a rassemblé une documentation inestimable et dont la compétence et l’amabilité nous ont été d’une grande aide.