dimanche 31 mai 2020

Brève chronique de la corne estudiantine

La corne fut employée pour les libations par les étudiants wallons de l'ULB jusque dans les années 1920. Il fallait vider une corne complète pour pouvoir adhérer au cercle. Si notre mémoire est bonne… Nous avons en effet malheureusement égaré les notes où nous avions relevé les différentes occurrences du terme.

La corne à boire évoque inévitablement la corne d'abondance, source inépuisable de bienfaits. Cette corne d'abondance est en effet le plus souvent représentée regorgeant de fruits, de céréales, de miel, de lait et d'autres aliments doux et sucrés.



Salle de Kneipe à Heidelberg, vers 1900.
Les cornes décoraient habituellement les locaux des corporations étudiants allemandes.

L'usage de la corne à boire provient des sociétés étudiantes germaniques. Les nouveaux frères de couleurs (appelés Fuchsen) devaient y boire après leur intronisation. On retrouve également ce récipient en Suisse, notamment à la section de Lausanne de Belles-Lettres lors du centenaire de la Société, où les porteurs de corne sont logiquement appelés Cornifères. (in Livre d'Or de la Société de Belles-Lettres Lausanne, 1956)


Société de Belles Lettres Lausanne, vers 1870-1880.
Une corne est visible dans les mains d'un étudiant, debout à gauche.
Une seconde corne est visible sur l'épaule de l'étudiant de profil, à droite.


Extrait de la photo précédente.
Lors des défilés des sociétés ou lors des photographies officielles,
des fleurs sont placées dans les cornes à boire. 

En Belgique, la plus vieille trace de corne à boire connue à ce jour, c'est dans la chronique de l'Union Luxembourgeoise de l'Université de Liège qu'il faut la chercher. "Le plus ancien cercle estudiantin formé pour regrouper des étudiants issus d'une même région naît le 17 février 1868. (…) En 1881, l'Union Luxembourgeoise acquiert non pas un drapeau mais une corne qui devient l'emblème de la société", nous indique le Poil Michel Péters.

Si l'histoire de l'Union Luxembourgeoise est lacunaire, l'on sait cependant qu'en novembre 1896 elle entame sa vingt-neuvième année par une "charmante fête intime, pendant laquelle la fameuse corne a circulé sans relâche." Et ce n'est bien entendu pas d'eau qu'est remplie la corne. Ainsi, lors des fêtes commémoratives de 1898, on dénombre "huit cornes irréprochablement remplies de mousseuses munich."

La trace suivante de corne estudiantine, nous l'avons retrouvée dans l'Almanach des étudiants libéraux de Gand de 1888. On y lit le récit qu'un certain Leclaire fit de sa visite aux étudiants gantois : "A Gand, j’ai trouvé, à côté des trois sociétés générale, wallonne et flamande, un cercle des étudiants en médecine et un cercle des étudiants brésiliens. (...) Mon seul regret fut de ne pouvoir donner qu’une atteinte légère à la grande corne universitaire qui tient trois litres et demi de bière d’orge." Cette corne était vraisemblablement déjà en service les années précédentes. Mais depuis quand ?

En 1891, l'Almanach nous dévoile le respect qui entoure l'emploi de la corne chez les étudiants libéraux wallons de Gand : "la Wallonne évoque toujours, comme jadis, à l’imagination des profanes, de grandioses scènes bachiques que perpètrent, dans la fumée des pipes, une bande de francs lurons en cercle autour d’une table, faisant rouler des bans avec un bruit de tonnerre, puis soudain s’arrêtant, prenant des attitudes recueillies, au milieu d’un silence solennel, tandis que la corne à boire circule !"

En 1892, l'Almanach évoque avec admiration le vice-président de la Wallonne de Gand "qui vidait l’immense corne de la société avec autant de désinvolture que si c’eût été une simple chope". L'Almanach de cette même année mentionne ensuite pour la première fois la fonction de Cornifère, qui apparaît à la Wallonne à côté de celles de Président, de Vice-président, de Secrétaire, de Trésorier, de Bibliothécaire et de Porte-drapeau.


La Société générale des étudiants d'Anvers
et sa corne (dans les bras du Camarade assis par terre),
le 21 mars 1892.
Document transmis par Bram D.sm.t.



La Société générale des étudiants wallons de Gand
et sa corne en 1904, lors son 35e anniversaire.
La corne est tenue par l'étudiant, assis au premier rang à gauche.
Une autre corne, brodée, est visible sur le drapeau foncé au centre.
Document transmis par Bram D.sm.t.


Si l'on se réfère à l'Almanach des étudiants libéraux de Gand, la Wallonne de Gand dispose d'un Cornifère jusqu'en 1907. Mais à partir de 1902, le Cornifère est accompagné de Pompiers, chargés du service des boissons. Et, de 1908 à 1914, la Wallonne de Gand ne dispose plus que de Pompiers. Si le Cornifère semble y avoir disparu, la corne a peut-être été transmise aux Pompiers. Mais ceci n'est qu'une hypothèse.

L'Almanach gantois mentionne néanmoins encore l'existence d'un Cornifère à l'Association générale d'Anvers en 1900, en 1908 et 1911. Le même Almanach signale également un Cornifère au Cercle wallon d'Anvers de 1908 à 1912. C'est la dernière trace connue de la fonction de Cornifère en Belgique.

Corne offerte à la Mercuria de Bruxelles par la Lovania lors de sa fondation en 1901

Corne offerte à la Mercuria de Bruxelles,
par la Lovania, lors de la fête de fondation en 1901.
Documents transmis par Benoît Bacchus P.nc.n.



A Liège, la Bohème compte un Pompier en 1880. Et à Mons, le Cercle borain connaît lui aussi la fonction de Pompier en 1908. A l'Université libre de Bruxelles, les Nébuleux, fondés en 1886, sont servis par un Pompier avant que ce dernier ne prenne le titre de Grand Echanson, jugé moins commun. Le Cercle des étudiants luxembourgeois a un Pompier en 1902 tandis que le Cercle des étudiants wallons anticléricaux en a un en 1911. 

Mais rien n'indique que les Pompiers des différentes universités officiaient avec une corne à boire. Il est en tout cas certain que ce ne fut le cas ni à la Bohème liégeoise ni chez les Nébuleux de Bruxelles.

Parmi les indices qui nous laissent penser qu'il y a cependant peut-être eu çà et là une équivalence entre les titres et attributs de Cornifère et ceux de Pompier figure cet entrefilet transmis par Michel Péters : en 1906, à côté du Président, du Vice-président, du Secrétaire, du Trésorier, du Bibliothécaire et du Rapporteur, le Comité de l'Union luxembourgeoise de Liège compte un "cornifère-pompier". Les deux fonctions liées au service de la bière y semblent donc bel et bien jumelées. (L'Etudiant Liégeois, du 30 octobre 1906). Mais il est difficile d'en déduire que la fusion de ces deux fonctions fut généralisée...

L'Etudiant Liégeois du 9 mars 1904, aussi transmis par Michel Péters, relate le voyage d'une députation d'étudiants liégeois, gantois et bruxellois partie saluer des étudiants allemands à Aix-la-Chapelle. Le rituel semble le même à Aix qu'à Gand et Liège : la corne circule de main en main : "Des cornes immenses, cerclées et écussonnées de plaques d’argent, circulent. Chacun avale une gorgée de bière et passe la corne au voisin."


Pipe sans date. La corne figure en bonne place,
avec la chope, les pipes, paragraphe 11
(indiquant, dans les règlements étudiants, qu'on boit toujours trop.)

vendredi 29 mai 2020

Quelques meubles de la Rauracia, à Basel

La corporation académique Rauracia de Basel s'est installée au numéro 2 du Gemsberg, qu'elle partage avec l'Alemannia. Les anciens frères de couleurs continuent à fréquenter assidument leurs anciennes sociétés.

Il est vrai que le confort est au rendez-vous… Le rez du bâtiment est occupé par un restaurant. Et une partie du mobilier de la Rauracia y est visible : tables, chaises, lustres portent les symboles de la confrérie… Sans parler des cornes ni des vitraux…

Si les étudiants belges parvenaient à garder le contact avec leurs anciens et si les cercles fédéraient leur énergie, ils pourraient sans doute disposer de telles maisons. Mais le veulent-ils ?

Quelques prises de vue

Au fonde la salle se trouve la longue table du Stamm (de la réunion) de la Rauracia. Au-dessus de celle-ci des lustres arborent son blason et son Zirkel (monogramme) et, autour de celle-ci, les chaises portent également le Zirkel de la corporation.




La chaise du Fuchs Major (chargé de l'éducation des nouveaux sociétaires) porte l'écu frappé du Zirkel de la Rauracia, le heaume coiffé du dragon de la ville.

A gauche de l'écu, on trouve le Fuchs (l'apprenti désigné sous le nom de "renard"), avec son band, sa casquette et sa chope de bière. A droite de l'écu, une corne d'abondance, d'où l'on voit émerger de la mousse de bière. Dans de nombreuses corporations, la corne est remplie de bière lors de l'intronisation des nouveaux sociétaires et ceux-ci sont invités à la vider.


La table est sculptée. Elle porte les noms des Philistins d'honneur, gravés en cercles concentriques depuis 1949. Dans d'autres sociétés, ce sont les vulgos (surnoms) des frères de couleurs qui y sont inscrits. 


La Rauracia est une société combattante, c'est-à-dire pratiquant le mensur (duel étudiant au sabre), ainsi que le rappelle les rapières ajoutées au blason. 


Le vulgo (noté v/o) des sociétaires qui ont offert les chaises ou à qui elles sont offertes y sont gravés.



Une des cornes d'abondance dans lesquelles les nouveaux frères de couleurs boivent lors de leur intronisation. Elles sont parfois offertes entre corporations à l'issue de cérémonies communes ou de combats au sabre.



Quelques-uns des vitraux et l'un des lustres de l'Alemannia.



Deux cannes estudiantines

Selon le "Livre des 150 de la Société d'étudiants Helvetia" édité en 1982, les corporations étudiantes auraient emprunté l'usage de la canne, et bien d'autres pratiques comme celle du vulgo (ou surnom), aux compagnonnages. Les sources sur lesquelles s'appuient ces hypothèses ne sont malheureusement citées.

Ces cannes sont souvent en jonc, parfois en ivoire ou en bois. Elles portent soit simplement le Zirkel (ou monogramme) de la corporation étudiante soit son blason complet. Elles permettent de se démarquer des simples mortels. Mais pas seulement.

Pour des raisons religieuses, les étudiants catholiques allemands et autrichiens ne peuvent pas pratiquer le mensur, duel au sabre apparu au XVIIIe siècle et qui a connu son essor au XIXe siècle. Aussi leurs corporations catholiques sont-elles qualifiées de "non combattantes". Dans les faits, rien n'empêchait cependant les étudiants catholiques d'utiliser - comme tous les autres - leur canne lors des nombreuses rixes qui opposaient les corporations.

Si les étudiants belges, issus de milieux moins fortunés que leurs homologues, possédaient aussi des cannes, celles-ci étaient moins prestigieuses, souvent en jonc, quand ce n'étaient pas de simples gourdins. Mais, jusque dans les années 1930 au moins, elles servirent elles aussi lors des bagarres entre étudiants.

Deux cannes et un dessin

La première canne que nous présentons a été offerte lors du semestre d'été de 1983 au Fuchs Major (chargé de l'éducation des nouveaux sociétaires) d'une corporation que nous n'avons pas pu identifier.

Le blason sculpté dans l'ivoire de cette canne reprend la devise classique "Einer für Alle, Alles fur Einen" ("Un pour tous, Tous pour un"). On y voit également un tonneau marqué du §11. Ce paragraphe est repris dans la plupart des Comment (manuel de savoir-vivre et de savoir-boire des corporations) et indique qu'on boit toujours trop.





La seconde canne, en ivoire, date de 1890. Elle est nettement plus usée. Elle appartenait à un Bursch du Corps Hassia de Darmstadt.



Cette encre de chine, de 1908, représente une corporation catholique "non combattante" de Vienne. On y voit l'usage pacifique qui y est fait de la canne.
 

lundi 23 mars 2020

Du sanatorium universitaire au chansonnier bellettrien

Le village de Leysin, niché dans les Alpes suisses, bénéficie d'un excellent ensoleillement et d'un climat sain. Aussi accueille-t-il des malades de rachitisme dès le 19e siècle.

En 1903, le docteur Rollier s'y installe et établit un premier sanatorium pour enfants tuberculeux. L'importante activité de ce médecin, transforme peu à peu Leysin en station de cure internationale.


Le village de Leysin, à la fin du 19e siècle.


En 1918, le docteur Louis Vauthier, Bellettrien neuchâtelois (actif de 1908 à 1918), lance l'idée d'un Sanatorium universitaire international. Il en sera le directeur de 1922 à 1953. (in "Livre d'Or de Belles-Lettres de Neuchâtel, 1832-1860"). 

Vauthier est soutenu dans sa démarche par la Confédération internationale des étudiants, l'Entr'aide universitaire internationale, la Fédération internationale des femmes diplômées des Universités, la Fédération universitaire des associations chrétiennes d'étudiants, la Fédération universitaire internationale pour la Société des Nations, Pax Romana et l'Union universitaire des étudiants juifs.


Le "Bulletin technique de la Suisse romande" du 8 mars 1930 explique le but de ce sanatorium international était de "grouper et de guérir, dans une atmosphère familiale et studieuse, des étudiants et des professeurs de tous pays, atteints de tuberculose curable ou prédisposés à cette maladie. Installé sans luxe inutile mais suivant les exigences de la science moderne, ce Sanatorium devait, en effet, procurer à ses hôtes les moyens de poursuivre, au moins partiellement, leurs études et leurs travaux avec une certaine méthode et dans un esprit d'entraide et de collaboration internationale."




Les Archives de l'Université de Genève précisent qu' "Avec la découverte de la streptomycine, un dérivé de la pénicilline et les antibiotiques, le traitement de la tuberculose fut radicalement transformé, marquant le déclin de la Station Médicale et la fermeture, dès 1954, de la plupart des sanatoriums. Le Sanatorium Universitaire est vendu en 1973 au Service Suisse du Tourisme pour Etudiants (SSTE) qui le convertit en hôtel pour étudiants, avant d'être démoli en 2006."

Une Revue pour soutenir

En mars 1929, le Cercle de Droit, le Cercle des Sciences, le Cercle Polytechnique de l'ULB, membres de l'Union nationale des étudiants de Belgique, soutiennent eux aussi le projet du docteur Vauthier : ils montent la Revue "A l'Eau l'inter...", dont les bénéfices iront au Sanatorium universitaire de Leysin.

Les 3 actes sont en réalité d'anciennes Revues remises en forme : "C.D. c... IIe !!! ou Les Poils se redressent", "Les Bleus ont soif" et "Qu'est-ce que le C.P. ? Une vaste... chose".






Séjour à la montagne et passage à Lausanne

Lorsqu'en 1945, des Poils de l'ULB passent leur convalescence dans les Alpes suisses, ce n'est cependant pas au Sanatorium universitaire de Leysin qu'ils séjournent : ils sont hospitalisés à quelques kilomètres de là, au sanatorium des Diablerets, avec l'appui du Fonds européen de Secours aux étudiants.


Le village des Diablerets, vers 1900

La Société de Belles-Lettres possédait un chalet, le Revenandray, sur les hauteurs du village des Diablerets. Les ULBistes y ont-ils rencontré les Bellettriens ? L'histoire ne le dit pas.


Il est par contre certain que les Poils de Bruxelles rencontrèrent bien des Bellettriens à Lausanne. Et ce fut pour les étudiants suisses l'occasion de découvrir notre répertoire de chansons paillardes, ainsi que le relève le Bruxelles Universitaire d'octobre 1945.

C'est sans doute de cette rencontre que naîtra quinze ans plus tard "Le Vray Antiphonaire bellettrien", dont la table des matières ressemble pour l'essentiel à celle des "Fleurs du Mâle" de l'époque.




Bruxelles Universitaire, octobre 1945.

dimanche 22 mars 2020

L'antiphonaire bellettrien

En 1945, des étudiants de l'Université libre de Bruxelles sont hospitalisés dans le village montagnard des Diablerets, à deux pas donc du chalet de la Société de Belles-Lettres. Les étudiants suisses ont-ils rencontré leurs homologues belges à la montagne ? L'histoire ne le dit pas.

En tout cas, des Bellettriens ont rencontré des ULBistes à Lausanne. Et là, les Belges leur ont communiqué leur goût pour le chant paillard. Si les Bellettriens disposaient de chansonniers très riches (et très sages), ceux-ci étaient alors tombés dans l'oubli.

Aussi, le Bruxelles Universitaire du 26 octobre 1945 peut-il indiquer : "les Poils de Lausanne ne connaissent presque pas de chanson et grand fut leur enthousiasme quand un groupe d'étudiants, venus passer en Suisse un congé de convalescence, leur entonna, une heure durant, le répertoire des "Fleurs du Mâle" agrémenté de quelques nouveautés non transcrites ! Les chants des Universités de Bruxelles et de Liège les intéressaient à tel point qu'ils en ont copié les paroles."

C'est très probablement de cette rencontre que naîtra "Le Vray Antiphonaire bellettrien". Publié en 1959, ce chansonnier est une petite perle. D'une part, les auteurs ont vérifié les vers de chaque chanson, comparé les variantes... Néanmoins, l' "Antiphonaire" reprend pour l'essentiel les chants publiés dans l'édition de 1945 des "Fleurs du Mâle".

L'historien appréciera que la classification décimale ait été choisie pour placer chaque titre de chanson à sa juste place dans la table des matières. L'historien de l'art appréciera lui les dessins légers qui agrémentent ce chansonnier.




























La Société de Belles-Lettres a toujours été en conflit bon enfant avec celle de Zofingue. Les membres de "Zof" sont représentés ici avec leurs vestes à brandebourgs, leurs hautes bottes et leurs rapières. Au mur, figure la fameuse carte de la "Mer d'Azof" .