Affichage des articles dont le libellé est Salamandre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Salamandre. Afficher tous les articles

samedi 19 décembre 2020

Deux châsses et deux médailles du Clysopompe

En 1938, l'Association générale des étudiants de l'Université libre de Bruxelles fait frapper la première médaille de Saint-Verhaegen depuis les festivités des 75 ans de l'Alma Mater en 1909. Longtemps, les collectionneurs ont pensé qu'y figurait la trogne d'un étudiant parmi d'autres. Si ce n'est que la mise de celui-ci intriguait.

Suite à la découverte de photographies conservées aux service des Archives de l'ULB, nous avons pu éclaircir ce mystère : la médaille représentait en réalité Zéphyrin, le géant de 5 mètres réalisé par le Cercle polytechnique à l'occasion de cette même Saint-Vé. On reconnaît la trogne, le col amidonné de la chemise et la lavallière du géant.

Zéphyrin porte la penne noire du Cercle polytechnique.
La bande rouge et verte (aux couleurs de Bruxelles)
est celle qui ceignait la penne.
AGEB sont les initiales de l'Association générale des étudiants de Bruxelles.

Le géant Zéphyrin, construit en 1938 par le Cercle Polytechnique. 

La Société du Grand Clysopompe s'est inspirée de ce lien entre char de Saint-Verhaegen et médaille commémorative. En 2017, suite à la suppression des camions lors du cortège de Saint-Verhaegen, la SGC réalisait sa première "châsse". Celle-ci - véritable reliquaire - contenait une penne d'étudiant où brûlait la flamme du Krambambuli

Ce punch flambé, réintroduit par le Clysopompe après 80 ans d'absence, incarne l' "âme estudiantine", faite de joie et de cérémonies. Ce qui justifiait sa présence dans la penne.

La médaille frappée à cette occasion reprenait la penne enflammée et citait un vers du chant du Krambambuli : "Toujours fidèle et sans souci".

Notons au passage que ce vers faisait allusion à la violence religieuse qui venait de frapper Bruxelles. La terreur n'avait pas réussi à éteindre la flamme des étudiants : ils étaient restés insouciants et fidèles à la libre pensée.




En 2018, la châsse du Clysopompe représentait une salamandre. La salamandre est également le nom donné une cérémonie de l'afond, également remise à l'honneur par la Société du Grand Clysopompe.

Il n'en fallait guère plus pour honorer cet amphibien, aussi à l'aise dans la bière que dans un air de chanson. Relevons que, selon la légende, la salamandre vit dans le feu. Le feu de la guindaille, il va de soi.


Telle que figurée dans la châsse, la Salamandre repose sur un lit de braises, éclairées par dessous. Le feu de la guindaille est quant à lui nourrit par des chants (symbolisés par un chansonnier), de la bière (contenue dans une chope) et des cérémonies (représentées par un clystère, employé dans les rituels de la Société du Grand Clysopompe).

Des lumières leds éclairent les braises par en dessous.


Alimentant le feu de la guindaille, un chansonnier
(un Carpe Diem, avec le blason de la Guilde Polytechnique),
une chope (avec le blason du Clysopompe)
et un clystère (symbole des cérémonies du Clysopompe).

De nuit, les lumières sont visibles sous les braises.


dimanche 23 septembre 2012

Premières traces du Comment en Belgique ? Des Crocodiles et des Salamandres

Le 17 janvier 1863, l'Illustrierte Zeitung publie une gravure de Léo von Elliot représentant l’estaminet "Le Trou", situé rue des Sols, en face de l'université. On y découvre des étudiants en casquette, buvant et dansant. On y voit aussi les fresques murales réalisées par les Crocodiles, dont le célèbre Félicien Rops. Il s'agit probablement de l'unique trace de ces peintures. (Lisez : "Un temple et dix commandements")

Mais la gravure telle qu'imprimée dans l'Illustrierte Zeitung (et communiquée à En Bordeaux et Bleu par un libraire allemand) est exceptionnelle pour les historiens du folklore estudiantin car l'article consacré au "Trou", imprimé au verso, évoque les Crocodiles (qui s'y réunissaient) ainsi que leur journal... et il nous livre un petit scoop...

L’auteur (anonyme) de l'article désigne les Crocodiles par le terme "Corps". Et il affirme qu'ils s’étaient inspiré des "Kneipen" des étudiants allemands pour établir les rituels de leurs réunions : les Crocodiles auraient ainsi possédé un "Comment" et auraient "frotter des Salamandres". Tous ces termes sont très marqués : ils renvoient au fonctionnement et aux rituels des sociétés germaniques d'étudiants, dont nous avons déjà parlé.

Sous-titre : si l'on croit le journaliste, les Crocodiles étaient structurés sur le modèle des corporations étudiantes germaniques et tenaient leurs séances selon le rituel en latin propre à ces sociétés. Quant à leurs à-fonds, ils les auraient exécutés suivant la cérémonie de la Salamandre.

De "grands" officiers 

Notons toutefois que les officiers des Crocodiles ne portent pas les titres de Senior, Censor et Quaestor habituellement employés dans les corporations germaniques pour désigner respectivement le président, le responsable de la discipline et le trésorier.

Le président de la Société des Crocodiles porte en effet le titre folklorique de "grand Oriflan" et le "ministre de l’Intérieur" celui de "grand Alligator". Quant au "ministre des finances", il est appelé "grand Caïman".(in Le Crocodile du 1er février 1853) 

Premières traces du Comment en Belgique ? 

Si les Crocodiles ont bel et bien tenu des Kneipen basées sur un Comment, nous disposons là des premières traces connues de ce type de rites en Belgique.

Les usages de la Kneipe, du Comment et de la Salamandre ont pu arriver à Bruxelles dans les bagages des étudiants suisses, allemands ou luxembourgeois. Or on sait que les étudiants de l’époque, issus pour la plupart de la bourgeoisie, voyageaient beaucoup. Et que des étudiants suisses ont fui la guerre du Sonderbund, qui éclata en 1847 entre les citoyens helvétiques pour des raisons religieuses et politiques. Et L.S. Hymans, J.-B. Rousseau, les auteurs du "Diable à Bruxelles" (publié en 1853) confirment également qu'en 1848 des étudiants allemands étaient présents à Bruxelles aux réunions de l'une des deux premières Sociétés de l'ULB, qui se tenaient à l'hôtel de Barcelone.

Si la présence du Comment en Belgique vers 1850 est confirmée, on tiendrait là un deuxième petit scoop... Car il est généralement admis que le Comment a été introduit en Belgique en 1872, à l’université de Louvain, par les étudiants suisses, catholiques et germanophones, de l’"Helvetia Lovaniensis". Ce groupement – qui exista trois ans – était la section louvaniste de la "Société des étudiants suisses" ou "Schweizerischer Studentenverein". (Voyez le site de la Sarinia www.sarinia.ch) 

Validité des infos 

Quelle est la valeur des informations livrées par l'Illustrierte Zeitung ?

Le journaliste évoque la présence de réfugiés politiques - surtout français - aux réunions des Crocodiles. Ce qui est confirmé par l'historien Pierre Van Den Dungen. (Pierre Van Den Dungen dans "L'Université libre au temps des Crocodiles" in Rops - De Coster. Une jeunesse à l'université libre de Bruxelles, les Cahiers du GRAM, 1996). Puisque cette information est exacte, il est possible que les autres - sur la tenue de Kneipen et l'emploi du Comment par les Crocodiles - le soient également.

Néanmoins, le journaliste écrit également qu'une Société des Etudiants (dotée de son propre local) a vu le jour peu après la disparition des Crocodiles et de leur journal satirique. Ce que nous devons encore vérifier aux Archives de l'ULB... Si nos recherches confirmaient cette deuxième information, les doutes sur l'emploi de rites estudiantins germaniques par les Crocodiles seraient pratiquement dissipés...

Illustrierte Zeitung du 17 janvier 1863, p.54.

jeudi 24 mai 2012

Comment de la Société de Zofingue

Dans la brève "Aux origines des sociétés d'étudiants" , nous avons signalé que les Landsmannschaften, apparues au 16ème siècle, furent les premières sociétés d'étudiants à codifier leurs coutumes par un Comment. Cet ensemble de rites est aussi parfois appelé Biercomment.

Il en existe des longs et des brefs, des sévères et des drôles. Qu'ils soient épurés ou d'une complexité burlesque, l'humour au second degré n'est jamais loin.

Les premiers Comment ont été rédigés en allemand. Mais certaines sociétés d'étudiants suisses les ont adaptés en français. 

Nous avons choisi de présenter le Comment édité en 1902 par la section genevoise de la Société de Zofingue (et non pas les versions plus récentes) afin de souligner l'ancienneté de rites étudiants que nous avons adoptés et adaptés dans les universités belges. (Lisez les brèves : "La tenue d'une Kneipe, d'un Cantus", "Silentium ex ! Colloquium !" et "Ad diagonalem ! Ad fundum !").

Les commentaires (assez brefs) des articles du Comment ont été placés en tête des pages reproduites ci-dessous.



Les séances sont rythmées par deux actes. Lors du premier acte, les membres discutent des questions administratives et présentent leurs différents sujets de discussion. Lors du second acte, l'assemblée passe aux réjouissances et aux jeux de bière.

Le terme "philistins" désigne en général les personnes qui n'appartiennent pas à une société d'étudiants. Mais certaines sociétés attribuent ce vocable à leurs anciens membres.

Lors d'une Kneipe, le temps est compté en "bierminuten". Et comme le temps passe plus vite le verre à la main, 5 bierminuten valent 3 minutes philistines.


La "fleur" est première gorgée d'une bière. A l'inverse, le "reste" est la dernière gorgée.

La Corona est composée de l'ensemble des membres attablés.

Les lettres "F.M." désignent le Fuchs-Major, chargé de la formation folklorique des nouveaux membres (appelés Füchse, c'est-à-dire "renards"). Les membres admis sont appelés Burschen (c'est-à-dire "gars").


Le §11 est le plus sacré des paragraphes. Dans de nombreux Comment, il reprend l'adage "Es wird immer fortgesoffen". Dans cette édition, la consigne a été francisée. Mais l'idée reste la même : on boit toujours trop.



Le "Burschenconvent", appelé "Gerousia" dans cette édition, est l'assemblée des Burschen. Et le "Fuchseconvent" est l'assemblée des nouveaux (les Füchse). Chaque Fuchs est parrainé par un Leibbursch.


Un "Ehrenfuchs" et un "Ehrenbursch" sont un fuchs d'honneur et un bursch d'honneur, ce qu'on pourrait traduire par filleul d'honneur et parrain d'honneur.


Un "Quantum" désigne une quantité et un "Ganz" un verre entier...

Contrairement à ce qu'indique son nom, le "Contre-président" (appelé parfois Contra) a pour tâche de seconder le président (le Senior).

Recommander un membre au Fuchs-Major ou au président revient à demander la parole ou une certaine quantité de bière pour lui. 


Une coquille s'est glissée dans le Comment : lisez "pro laude" (à la place de "pro lande"), pour le verre de récompense que boit un membre.


On verra dans le "bierjung" une parodie des duels à la rapière. Dans ce rite bibitif, les verres sont d'ailleurs appelés "armes" et l'on dit qu'un membre "a saigné" lorsqu'il a renversé de la bière en buvant.



Boire "in die Welt", c'est boire "dans le monde" suivant l'idée que la Corona est une petite société.

"Ueber's Kreuz trinken" est un rite bibitif pour "boire de façon croisée" ou plus exactement pour renvoyer l'hommage à celui qui invite à boire.


Au cours de la cérémonie d'intronisation, on verse de la bière sur la tête du néophyte.



mercredi 18 avril 2012

Variations sur une Salamandre

A l'ULB

L'article précédent signalait que de nombreuses versions du rite bibitif de la Salamandre ont dû être pratiquées en Belgique (lisez le dernier paragraphe de : [Salamandre et cérémonie de l'à-fond])

Voici l'une d'elle : la Salamandre décrite dans le "Guezenliederboek" de la VUB (publié en 1967 dans le même livret que les "Fleurs du Mâle") se révèle différente de la version pratiquée en Allemagne et en Suisse. Telle qu'elle y est mentionnée, la Salamandre sert de rite de boisson mais est aussi employée comme rite d'ouverture de cantus.
Le rite se déroule comme suit :
"- Ad exercitium sanctissimi salamandris, omnes commilitones qui adsunt, surgite.
- Surgimus !
- Heffen wij het glas ter hoogte van de joewissantie van deze avond... van... van... (etc.) Waar is de brand ?
- Hier.
- Waar zijn de pompiers ?
- Hier.
- Zijn de spuiten klaar ?
- Ja.
- Spuit dan op het kommando van 1, 2, 3. Ad fundum."


Carte postale envoyée le 23 août 1899 d'Aachen.

Pour préciser qu'il s'agit du rituel de la Salamandre,
le dessinateur a représenté la bestiole en bas à droite.
Ce qu'on peut traduire par :
"Le Senior : Pour l'exercice de la très sainte Salamandre, tous les Commilitones présents, surgissez ! (ou "levez-vous !")
- L'assemblée : Nous surgissons ! (les membres se lèvent)
- Le Senior : Nous levons le verre à la jouissance de cette soirée... de... de... (etc.) Où est le feu ?
- L'assemblée : Ici.
- Le Senior : Où sont les pompiers ?
- L'assemblée : Ici.
- Le Senior : Les lances sont-elles prêtes ?
- L'assemblée : Oui.
- Le Senior : Arrosez donc au commandement de 1, 2, 3. Ad fundum !"

Le thème du "pompier", employé dans cette version de la Salamandre, revient souvent dans le folklore ulbiste de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle. Nous y reviendrons plus longuement. Mais disons déjà que si c'est un clin d'oeil évident au gosier en feu qu'il faut éteindre, c'est aussi un rappel de la pompe employée pour propulser la bière hors du fût mis en perce.

Dessin de Une du Bruxelles Universitaire de mars 1931.
Le B.U. est à cette époque la revue satirique mensuelle
de l'Assemblée générale des étudiants de l'ULB.

En bas à droite, un Macchabée, muni d'une de ces fameuses pompes à bière,
essaye d'éteindre le bûcher sur lequel repose un étudiant penné et fumeur de pipe.

En haut à gauche, un autre Macchabée, muni d'un "spuit"
ou plus exactement d'un clystère s'y attèle également.

Mais le thème du pompier se prête bien au rite de la Salamandre... La salamandre terrestre, appelée aussi "salamandre de feu", est un amphibien dont le corps noir mesure une vingtaine de centimètres et est tacheté de jaune. Elle se déplace lentement. Le martellement du verre dans le rituel étudiant fait sans doute allusion à sa démarche pataude. Et le frottement du verre pratiqué lors de la cérémonie rappelle sans doute les frottements circulaires que le petit animal doit effectuer pour se débarrasser de ses mues... Un signe d’évolution ?

Autre image forte : cet amphibien vit essentiellement la nuit (l'étudiant guindailleur aussi d'ailleurs...) Le jour, la salamandre se niche dans des bois morts. On a vu autrefois des salamandres cachées dans des bûches s’échapper de foyers de cheminée. C’est sans doute cela qui a donné naissance à la légende selon laquelle la salamandre naît dans le feu ou y séjourne. On y verra ce qu'on voudra comme symbole : de toute façon, de nombreuses hypothèses circulent sur l'origine de ce rituel étudiant.

Au grand écran

Lors de ses passages au grand écran, la Salamandre a aussi connu de nouvelles mutations. On mentionnera celle du célèbre "Student prince", film musical tourné par Richard Thorpe en 1954. Les mauvaises langues diront qu'elles préfèrent le"Student prince in Old Heidelberg", tourné par Lubitsch en 1927, qui a au moins le mérite d'être un film muet...

La Section vaudoise de l'Helvetia connaît une Salamandre similaire à celle présentée dans ce film. Lors de l'Ehrensalamander helvétienne, le président déclare : "Fiat exercitium Salamandris in honorem (...) : Salamander, Salamander, Salamander, primo, secundo, tertio, bibite, ex !". En écoutant ses paroles, les sociétaires frottent leur verre sur la table. Ils le vident au commandement de "Ex !". Ensuite, chacun tambourine avec sa chope sur la table, jusqu'à ce que le président ait bu la sienne et ait dit "Salamander ex !" (Comment de l'Helvetia vaudoise, 2009)
  
 
 
Mentionnons également les multiples Salamandre exécutées dans le film Alt Heidelberg, tourné par Ernst Marischka en 1959. Dans ce film, le Senior déclare "Silentium ! Ad exercitium Salamandris !" Au compte de trois, les confrères lèvent leur verre. L'un d'eux crie "Prost !" et chacun vide son verre. Au bout du deuxième compte de trois, les convives reposent les verres sur la table. Pendant le troisième compte jusqu'à trois, les verres sont agités sur la table. Un dernier compte de trois est effectué et les verres sont choqués sur la table au mot "trois".

Guindaille, cérémonie de l'à-fond et Salamandre

C'est sous la plume de De Breyne-Du Bois que l'on retrouve l'une des plus anciens emplois du mot "guindaille". Dans ses "Vieux Souvenirs" (publiés en 1906), De Breyne explique que les séances des Adelphes, fondés en 1847, étaient émaillées de multiples "une guindaille, une guindaille…" qui annonçaient une chanson. Mais le sens exact du mot "guindaille" tel qu'il est employé à cette époque n'est pas précisé.

On en apprend un peu plus avec "L’Etudiant, organe de la jeunesse libérale universitaire". Le 5 janvier 1887, le journal publie un poème de Ch-L. Juvenis sous le titre simple (mais prometteur) de "Guindaille". Le terme "guindaille" est ici synonyme de cérémonie d’à-fond :

Guindaille

Le cercle gai s’est recueilli ;
L’ordonnateur, calme, officie
Et voici que l’on s’extasie,
En levant haut le verre empli.

Les chopes tombent en cadence
Avec un bruit clair de cristaux,
Ou, pareilles à des marteaux,
Tapent sur le plancher qui danse.

Les ordres se suivent nombreux ;
Une chanson faite pour eux
Scande les mouvements rythmiques.

Et soudain montent au plafond
Les vieilles paroles épiques :
"Une ! deux ! trois ! pompez à fond !"

Le rite décrit dans ces vers de mirliton fait écho à la cérémonie de l’à-fond et à la Salamandre.

D’une part, la cérémonie de l’à-fond, comporte un temps de silence puis des ordres, une chanson et des mouvements puis le compte jusqu’à trois.  D'autre part, la Salamandre comporte un temps de silence puis des ordres, des mouvements, le martellement des chopes sur la table et le compte jusqu’à 3. S'il est de prime abord difficile de savoir à quoi le poème fait précisément référence, George Garnir - l'auteur du "Semeur" - nous aide à y voir plus clair.

La cérémonie de l’à-fond

On retrouve le déroulement de la cérémonie de l'à-fond sur le vinyl de "Chansons d’étudiants", chantées par la chorale de l’ULB sous la direction de Robert Ledent.

Disque édité par la Chorale de l'Université libre de Bruxelles
Photo empruntée au site Quevivelaguindaille.be

Lorsque les membres sont debout et découverts, le président de séance dit :
"Camarades, vos gueules !
Il est temps de procéder à la cérémonie de l'à-fond.
A la hauteur de la petite gargouillette !
A la hauteur de la moyenne gargouillette !
A la hauteur de la grande gargouillette !
Humons la guindaille ! (l’assemblée respire l’odeur de la bière et s’exclame : Aah !)
Poussons un soupir de satisfaction ! (l’assemblée s’exécute)
Un, deux, trois ! A-fond !"

C'est très certainement à cette cérémonie que fait allusion le poème publié par "L’Etudiant" en janvier 1887. La revue Eendracht maakt macht jouée en février 1888 par le Cercle des Nébuleux le confirme. En effet, au deuxième acte, le bon vieux professeur Petit d'Enghien faisait "un cours de philosophie où il expliquait scientifiquement l'origine de la guindaille et comment, avant de la pomper, il faut l'approcher pendant trois secondes de la grande gargouillette, à la distance d'un fifrelin." (George Garnir, "Souvenirs d'un revuiste", 1926) L'identicité du vocabulaire employé dans le poème, dans la revue des Nébuleux et par la Chorale de l'ULB ne laisse guère planer de doute : tous trois concernent la même cérémonie d'à-fond.

Cette joyeuse cérémonie bibitive était encore pratiquée dans les années 1960, par les Frères Truands, d’après le témoignage d’un Poil de l’époque. Il ne reste plus qu'à lui redonner force et vigueur...

Quant au "fifrelin" évoqué dans la pièce des Nébuleux, s'il a disparu de la cérémonie de l'à-fond de l'ULB (telle qu'elle est reprise sur le disque de la Chorale), il est encore mentionné aujourd'hui lors de la cérémonie de l'à-fond de l’Academicus Sancti Michaëlis Ordo (ASMO), une corporation étudiante de Louvain.
 


Le mystère de l'à-fond enfin révélé...
Ce dessin, signé Dratz, est extrait des "Fleurs du Mâle", éditées en 1948.
La penne du buveur porte la maxime "Primo bibere deinde philosophari"
("D'abord boire, puis philosopher") 


La Salamandre

La Salamandre, rite de boisson en l’honneur de quelqu’un, se pratiquait originellement dans les sociétés d’étudiants suisses et allemands. Mais on retrouve des variantes de ce rite dans de nombreuses universités d’Europe, en fait dans la plupart des sociétés d’étudiants qui pratiquent les règles de la Kneipe. Lisez [La tenue d'une Kneipe, d'un cantus]  et [Ad diagonalem ! Ad fundum !] 

Le Comment de la section genevoise de la Société de Zofingue, de 1902, livre une des variantes du rituel :

"La Salamandre est le plus grand honneur bachique qu’on puisse faire à quelqu’un. Elle se frotte debout et tête découverte. Le président, le Fux-Major et les plus vénérables des Burschen seuls ont le droit de la commander. Elle s’exécute comme suit :

Silentium ad exercitium Salamandri. Fiat exercitium Salamandri in honorem X…
Salamander, Salamander, Salamander fit.
(A partir du mot "fiat" les assistants frottent leur verres en rond sur la table, ils le relèvent à "fit" .)
Bibite ex. (Les assistants boivent ce qui reste dans leur verre).
1, 2, 3 ! (à 3, on agite bruyamment les verres sur la table)
1, 2, 3 ! (à 3, on relève les verres)
1, 2, 3 ! (à 3, on repose avec ensemble et force les verres sur la table)
Salamander ex !"


Carte postale le 18 janvier 1902 par une société
étudiante allemande non mentionnée.
Comme le dit le texte, elle salue
et "frotte une vigoureuse (Salamandre)"

La Salamandre de l’ASMO

Le rituel de Salamandre publié en 1942 dans le Codex de l’Academicus Sancti Michaëlis Ordo (ASMO) fusionne la Salamandre traditionnelle et la cérémonie de l’à-fond.

Les pintes sont remplies, puis le président déclare : "Silentium ! Salamandre en l’honneur de… Ad exercitium Salamandris, omnes commilitones, surgite !"

L’assemblée se lève et répond : "Surgimus !"

Le président reprend et indique à l’assemblée les gestes qu’elle doit faire. Il peut donner divers commandements improvisés (comme à hauteur de l’épaule droite, des pariétaux…) mais il donne le plus généralement les commandements suivants :
"A hauteur de la petite gargouillette ! (le verre est placé devant la braguette)
A hauteur de la moyenne gargouillette ! (le verre est placé devant le nombril)
A hauteur de la grande gargouillette ! (le verre est placé devant la bouche)
A un fifrelin de la lèvre inférieure !
Un reniflement de satisfaction !
Au troisième commandement, à-fond !
Un… Deux… Trois…"

Puis les membres de l’assemblée secouent leur pinte sur la table jusqu’à ce que le président demander de cesser en disant : "Finis Salamandris sit !" Et tous les membres frappent alors ensemble leur pinte sur la table.

C'est dans cette version que le rite a été réintroduit à l'Université Libre de Bruxelles par la Société du Grand Clysopompe.

Les étudiants de la Société de Belles-Lettres Neuchâtel pratiquent encore ce rituel, en 2015. Mais l'emploient pour un duel à la bière, qui règle les conflits mineurs entre membres. Les termes spécifiques à la Salamandre (en début et en fin de rite) ne sont donc pas prononcés. Cela pose donc une nouvelle fois la question des contacts et échanges entre les étudiants belges leurs camarades suisses.
 
Et ailleurs...
 
La Salamandre est encore pratiquée de nos jours dans tous les Ordres calottés, du moins chez les plus anciens. A Malines, il existe par ailleurs l'Ordre de la Salamandre, créé en 1885 dans le giron du Mechelse Katholieke Studentenkring (MKS), devenu plus tard le Koninklijke Mechelse Katholieke Studentenkring (KMKS).

Document de Benoît Bacchus P.nc.n
La salamandre est couronnée d'une calotte.

A l'ANLO, l'Ordre académique de Louvain-La-Neuve, après la formule du praeses telle que décrite dans le Grand-Maître précise à quelle hauteur la Salamandre est lancée et "passe" la Salamandre à une personne de son choix dans l'assemblée, qui peut elle aussi inviter à boire "à la séance, à nos couleurs, aux femmes en guindaille..." Cela continue jusqu'à ce que la Salamandre soit renvoyée au Grand-Maître, qui lance l'à-fond. Lorsque ce dernier a conclu par "Salamandres finis sit", on claque le verre sur la table.
 
A Leuven, le club Gaudeamus dispose de "cordes de salamandre". Selon cette tradition issue des corporations allemandes, chaque membre fait un nœud lorsqu'il assiste à une salamandre et deux nœuds lorsqu'il lance une Salamandre.
 
 
 
La Salamandre mortuaire

Dans "Choses universitaires. Les chansons d’étudiants dans les universités allemandes", publié à Gand en 1896, l’ex-étudiant de l’Université de Louvain Armand Thiéry décrit une Salamandre mortuaire telle qu’il l’a pratiquée dans une corporation estudiantine à Bonn.

En cas de décès d'un membre, la salle de réunion est éclairée de trois "sépulchrales chandelles""Alors le président, le senior, comme on l’appelle, se lève solennellement ; il a la lourde rapière étendue sur la table, il la brandit et la frappe toute retentissante sur la planche de chêne. Silentium strictissimum !" Plusieurs chants de deuil sont ensuite entonnés. Le dernier raconte que "Dans une société de trois jeunes gens, deux meurent sur le coup ; le survivant, par hâblerie, fait remplir de bière le verre des défunts. En riant, il choque le verre des défunts et il tombe mort en buvant à leur santé." 

"Après cette dernière chanson macabre, nous dit Armand Thiéry, on casse solennellement le verre du membre décédé. Pour cela, la salle est plongée dans l’obscurité la plus complète. Au milieu, d’un silence de mort, le Senior commande une Guindaille ou Salamander à l’honneur du mort. Pour cette Salamander, le cliquetis des verres se bat sur le plancher, comme si on trinquait avec le sol qui a reçu le défunt dans sa suprême couche de terre ; puis, cette Salamander terminée, le Senior projette de toutes ses forces sur le sol son verre qu’on entend éclater en mille pièces, et dans l’obscurité l’assemblée s’écoule lentement après être restée enveloppée en un silence obsédant, qui impressionne douloureusement."

Remarquons que comme dans le journal libéral "L’Etudiant" de 1887, Armand Thiéry associe le terme à Guindaille une cérémonie d’à-fond, c’est-à-dire de Salamandre. Et comme dans le journal "L’Etudiant", il est question de chopes que l’on martelle sur le sol.

La comparaison s’arrête là mais les points de convergence entre ces différentes cérémonies sont néanmoins nombreux. Précisons seulement que "Reikt de kan de tafel rond ! 75 jaar B.L.B.-B.S.C-K.S.C" , publié en 2000 à Louvain, nous apprend qu’en 1926 l’on buvait encore "verschillende Leuvense salamanders" : on n’a donc pas pratiqué qu’une seule version de la Salamandre en Belgique.

Cette carte a été envoyée de Pecq (près de Namur) à Gand le 14 novembre 1908.
La Salamandre (représentée erronément sous la forme d'un lézard)
s'est enroulée autour de la chope, qui sera frottée.

jeudi 19 janvier 2012

Réception dans une société d'étudiants

Chaque Guilde, chaque Corporation et plus généralement chaque Société d’étudiants dispose de son propre rituel d’intronisation.
Comme il est impossible de décrire toutes les cérémonies, nous présentons l’une d’elles, dont on retrouve des variantes dans différents cercles. Pour simplifier beaucoup, le Fuchs y a le statut de Bleu et le Commilito celui de Poil. Il va de soi qu’on est toujours le Bleu d’un autre…
Les grandes étapes de ce rituel sont les mêmes que celles qu’on retrouve dans les sociétés d’étudiants suisses ou allemandes.
 
Carte de la section bâloise de la Société Zofingia,
envoyée de Bâle, le 9 avril 1919.
Le Fuchs (renard, en français) représente le nouveau membre. 

Installation du local :
Au cours de la réception, parfois nommée baptême dans certaines Guildes et Corporations, les nouveaux étudiants deviennent membres du cercle.
Si les tables sont disposées en U comme pour les Kneipen ou Cantus, une table est ajoutée pour cette cérémonie et transforme le U en carré, tout en ménageant la possibilité pour le Fuchs Major d’entrer dans ce carré.
Si les tables sont disposées en T, la table supplémentaire de cérémonie est alors disposée parallèlement à la barre supérieure du T.
C’est devant cette table de cérémonie, donc à l’extérieur du carré, que les candidats se présenteront.

Présentation des impétrants :
Les parrains portent leur filleul sur le dos et font le tour de la table, tandis que les anciens chantent un hymne d’accueil. Et les conduisent de la sorte devant la table de cérémonie. A la fin de l’hymne, les parrains portent à nouveau leur filleul sur le dos, tournent une seconde fois autour de la table, puis quittent le local.
Cette partie de la cérémonie fait écho à l’entrée des Fuchsen dans de nombreuses Sociétés d’étudiants allemandes, autrichiennes ou suisses : les nouveaux pénètrent dans le local à califourchon sur leur chaise, le Fuchs Major à leur tête.

Réception ou Baptême :
Lorsque les parrains ont quitté le local avec leur filleul, les deux bougies placées sur la table de cérémonie sont allumées. On met aussi sur cette table un crâne humain en plâtre, une cuillère de sel ainsi qu’un ruban (aussi appelé band) et une bière pour chaque impétrant.
Le Fuchs Major se place à l’intérieur du carré et fait appeler les candidats un à un. Ceux-ci sont conduits devant la table de cérémonie par leur parrain.
Le Fuchs Major prononce d’une voix forte : "Fuchs, à genou ! Mets ta main gauche sur notre confrère trépassé, lève la droite et répète après moi :
Ego, Fuchsus colossalus, super hoc caput calvidum et frigidum, jure jurando zwero, omnes coursos brossare, multas virgines amare et kussare, nunquam aquam et limonadem bibere, multos pintos et cigarros, anciennibus afferare. Juro sub hoc symbolum quod si non teneo sermentum ontploffare et stinkendo crevare. Volo jubeoque sic juvet mihi Bacchus."
Le Fuchs Major verse un peu de bière sur la tête du Fuchs (qui est encore agenouillé). Il le recouvre de sa penne. Et lui met un peu de sel sur la langue avec la cuillère.
Le Fuchs Major relève ensuite l’impétrant, lui tend la bière et lui dit : "Ad fundum !"
Quand le verre est vide, le Fuchs Major déclare : "Ego, …, Fuchs Major, te recipio in civitatem amicitiae et in locum fidelitatis, ut sis Fuchs in oboedentia."

Installation du Senior :

Après élection, le président installe son successeur lors de la dernière séance de l'année académique. Après un dernier discours, le président sortant appelle le nouveau président et lui demande en résumé : "Jures-tu de respecter les principes de liberté et de fraternité de (nom de la société) et de porter les traditions qu'ont transmises (noms des différents présidents) ?"

Lorsque le nouveau président à répondu positivement, le Senior sortant reprend : "Ego, ..., Senior, abdico, et te ..., ex autoritate et dignitate, Seniorem nomino, nominatum declaro, declaratum proclamo !" Puis le président sortant donne l'accolade à son successeur, lui cède la place et lui transmet le ruban présidentiel.

Le chant de la société est entonné et une Salamandre est frottée à la fin de celui-ci.

Après cet à-fond en l'honneur de l'ex président, le nouveau Senior retire son ruban et le dépose sur la table. Ce ruban lui sera à nouveau remis par le dernier membre intronisé Commilito, pour confirmer son élection.

vendredi 13 janvier 2012

Ad diagonalem ! Ad fundum !

Quelques règles en vigueur lors d'un Cantus.

Carte postale de la Société de Zofingue,
envoyée de Sint Gallen le 18 janvier 1909.
 
L'Intendant :

L'Intendant est chargé de l'administration matérielle du Cantus et s'occupe plus particulièrement du local des réunions. Il veille à ce que la boisson soit de qualité et en quantité suffisante.


Le Censor :

Le Censor a pour mission de veiller à ce que les protocoles soient bien observés et à ce qu'une entorse à ceux-ci soit relevée et punie d'une peine de bière.

Le Censor propose au Senior d'infliger telle peine de bière à un membre pour tel motif.


Du boire :

La bière, le vin et l'alcool blanc sont les seules boissons poiliques.

Le Fuchs Major (aussi appelé Maître des bleus) dirige le service de la boisson, accompli par les Fuchsen (les bleus).

Les pintes seront remplies avant la séance et pendant chaque Colloquium.

On ne boit jamais seul mais seulement en invitant un membre ou à l'invitation d'un membre. Pour ce faire, on dit : "Prosit Untel !" et on boit un schluk. Le membre honoré répond "Prosit mit !" et boit un schluk.

Personne ne forcera un membre à boire au-delà des forces de ce dernier.

On ne peut pas boire pendant le Silentium, à moins que le Senior ne dise : "Licet ad libitum bibere !"


De l'impotence :

Au début de la séance, un membre peut, en justifiant sa demande, dire au président : "Senior, rogo plenam impotentiam". Le président la refuse par "Non habes!" ou l'accorde par "Habes !", ce qui dispense le demandeur de boire pendant la séance.

Le membre peut aussi demander "Rogo minorem impotentiam", ce qui l'exempte de boire mais le laisse cependant tenu de participer aux à-fond généraux, comme la Salamandre.


Pro-poena et Pro-laude :

Si un membre a bien chanté, si sa guindaille était amusante, s’il a bien parlé, le Censor peut le féliciter par une récompense bibitive.

Inversement, lorsqu’un membre s’est trompé dans une formule latine, s’il ne s’est pas levé pour parler, s’il est trop bruyant ou pour quelqu'autre raison, le Censor peut lui imposer une sanction bibitive.

Le Censor interpelle le membre, lui explique pourquoi il va le féliciter ou le sanctionner. Puis il déclare d’une fois forte "Ad libitum" (quelques gorgées) ou "Ad diagonalem" (la moitié du verre) ou "Ad fundum" (à-fond). L’ad fundum de récompense donne lieu à une Salamandre.

Si le membre a été félicité, il se lève et dit : "Gaudeo quod non pecaui et illum poculum merui" puis il boit la quantité demandée Pro-laude.

Si le membre a été sanctionné, il se lève et dit : "Paenitet me pecasse sive pecauisse" puis il boit la quantité demandée Pro-poena. En cas d'ad fundum, le Senior ou le Censor peuvent arrêter le buveur, avant que la pinte ne soit vide, par le mot "Satis !".

Le membre doit boire avant de discuter la récompense ou la sanction. En cas de besoin, le Censor le lui rappelle par l'adage : "Primum bibere deinde philosophari."