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samedi 21 février 2015

Intronisation des Punchistes

L’« Almanach de l’Université de Gand » publie en 1907 le portrait d’Albert Ronsse, vice-président des colonies scolaires et président des Punchistes.

On y apprend que les Punchistes - dont nous avons présenté l'origine et la structure interne - se considéraient comme des « frères ». Ce n’est pas le seul point qui rapproche ces spécialistes du punch flambé des Ordres actuels. Le « bleu » - appelé néophyte - subit en effet aussi une initiation aux mystères décrite ici de façon humoristique. Cette étape se clôt par "Acta est fabula" (soit "La pièce est jouée") et le bleu est pleinement intronisé lors d’un bal, en présence de membres de la G. - la Générale (ancêtre de l’Association des cercles étudiants). Le punch est flambé dans l’obscurité, propice aux cris d’animaux et autres joyeuses âneries.

Après avoir déclaré que la recette du punch ne peut être révélée à des « profanes », l’auteur dresse un rapide portrait de Ronsse. Et enchaîne sur l’intronisation des Punchistes...


Albert Ronsse, bras nus, en tenue rituelle.
Il porte un tablier de brasseur, frappé d'une tête de mort,
ainsi qu'une petite cuillère au cou.
Derrière lui, une casserole où flambe un punch.
Il tient en main la louche avec laquelle il crée des cascades de flammes.

Albert Ronsse et l'intronisation d'un Punchiste

« Les séances qu’il dirige avec dextérité se donnent à deux heures — à une seconde près — ; et, les jours de bal, les frères Punchistes, à huit heures et demie précises, doivent se trouver en tenue de travail, les bras nus et... les mains très propres. Quand le « chef » fait son apparition, les cigarettes s’éteignent, les conversations animées cessent, le rire fait subitement place au sérieux ; les frères se lèvent, saluent respectueusement, cependant que la silhouette fatidique du « chef » se promène sur les quatre murs de la salle à moitie éclairée...

L ’attention de Ronsse est soudainement attirée sur un néophyte dont les extravagances ont quelque ressemblance avec celles des damerets. Ce « bleu », sur un geste du président de ce phalanstère, s’avance timidement, tel un étudiant qui a eu la « répétionnite » devant l’Inspecteur des études. Le « chef » commence son discours d’usage sur un ton très inoffensif et termine — in cauda venenum — par... une terrible sentence prononcée contre le délinquant qui s’est permis — quel crime ! — d’interpeller un frère sans autorisation spéciale. Le  « chef » est rempli de vertigo de toutes espèces : — « Approchez, dit-il, avec solennité ; voici un citron ; il faut pouvoir en « tirer » quarante tranches de 1 1/2 millimètre d’épaisseur ». — Le néophyte, non initié à cette besogne difficile, regarde des yeux et de la bouche, croit avoir compris et commence l’opération délicate et dangereuse.

Vous devinez le reste ; le malheureux se fait une entaille profonde d’où le sang s’échappe abondamment. — « Néophyte, un mauvais point a votre actif. Il s’agit maintenant de plonger le doigt dans cette cuve et de donner la température exacte de l’eau qui s’y trouve ». — « Mais... » «  Dépêchons-nous ». Tout tremblant, l’aspirant punchiste, après un effort titanique — Audaces fortuna juvat — exécute l’ordre téméraire de son maître. — « 100 degrés, chef ». — « Vous n’avez qu’une bien vague notion de la température... »

 « Qu’est-ce qu’une lemniscate? »
—  « Une courbe du quatrième degré ayant la forme d’un  »
« Ts bien ; du moins, si vous ne savez pas couper les citrons, vous pourrez tracer des lemniscates dans cette cuve remplie, pendant deux heures. »

A 10 heures, le chef s’approche du brave « lemniscatier » et d’un air doctoral : « Acta est fabula. »

Dix heures ; c’est l’heure ou les frères se rendent à la « Cave de Munich » pour ingurgiter quelques « bottes » de bière allemande, — une botte a une contenance de 11/2 litre — aux frais du néophyte. Tous boivent au même verre et par ordre d’ancienneté. L e respect lui étant dû en tous lieux et toutes circonstances, le chef boit d’abord et cependant que les punchistes se découvrent et s’inclinent en se frappant la poitrine, tels les fidèles quand le prêtre communie.
 
Le val va commencer. Le sacre du néophyte se fait avec pompe devant quelques privilégiés, dont le grand « chef » suprême, quelques rares délégués de la G. et du corps professoral. Après une dernière question ayant trait au... — J'entends la voix du « chef » qui me crie : « Frères, silence. » —  le néophyte reçoit la bénédiction du maître, consistant dans l'application d'une cuiller sortant de la cuve bouillante, sur la joue incarnadine du récipiendaire.
 
Entrée sensationnelle du corps des punchistes ; ... demi obscurité de la salle... ; bruit de baisers retentissants... chatouillements... cris d'animaux... quelques cas d'épilepsie... etc., etc. « Fiat lux ! », crie le chef. Et la lumière est. Consumptum est ! »

lundi 29 avril 2013

Le premier lustre de l'A.G. en 1901

Edit: La première version de cette chronique datait les évènements retracés de novembre 1902 mais il s'agit bien de novembre 1901. En effet, l'Almanach de l'Université de Gand (qui paraissait en début d'année civile) retrace les événements de l'année écoulée, donc celui de 1902 concerne bien 1901.

Dans les pages qu'il consacre à l'ULB, l'Almanach de l'Université de Gand de 1902 publie un article du Journal des Étudiants sur les "Fêtes données à l'occasion du Vème anniversaire de l'A.G."

On y constate que l'Association générale des étudiants recevaient des invités d'un peu partout en Europe (bien que certains représentants "étrangers" étaient inscrits à l'ULB) pour leurs pantagruéliques réjouissances qui s'étalèrent sur trois jours. Les cuites et xylostomes (du grec xulon - le bois - et stoma - la gueule) furent nombreux après les agapes aux Trois Suisses, un des cafés les plus en vogue à l'époque.

Le chef d'orchestre de ces festivités, c'est Albert Devèze, qui deviendra entre autres choses ministre de la Défense (1920-1923, 1932-1936 et 1949-1950). 

Mardi 19 novembre

Grande activité dès le matin; des ambassadeurs sont envoyés à tous les trains pour recevoir les délégués étrangers. Enfin à 5 heures, un cortège interminable part de la gare du Nord, et, au milieu de la curiosité des bourgeois, se rend après de longues déambulations aux Trois Suisses. Devèze et Laude montent sur une table où ils font des efforts surhumains pour obtenir un silence relatif. Devèze prononce un discours de bienvenue, vibrant et chaleureux, puis les délégués étrangers se succèdent à la tribune pour remercier : Nava, représentant les étudiants de Pavie et de Turin ; Mersch, représentant les étudiants hollandais et luxembourgeois d'Aix-la-Chapelle ; Gutton, de Nancy ; enfin un délégué de Cambridge. Les délégués d'Oxford ne sont pas encore arrivés. Puis Mouzin, Thilbert, Hallet, etc., parlent pour Gand, Liège, Mons, Gembloux, Anvers. Enfin Geuens se hisse à la tribune et fait l'éloge de Devèze, l'organisateur des fêtes. Ses paroles sont acclamées. Pendant ces discours, la munich coule à flots et l'Harmonie des Wallons joue les airs nationaux. Le bouquet : on fait monter un petit marchand de cigarettes et on le présente comme délégué russe ; on acclame, des chauvins crient : A bas le Tsar ! la musique joue l'hymne russe. On voit que la gaieté n'a pas abdiqué ses droits pendant les fêtes.

A 8 heures, le Théâtre des Variétés est rempli d'une foule enthousiaste. Parmi les personnages importants, nous remarquons MM. Dwelshauvers, Leclère, Cattier, P. Errera, Cornil, Cheval, L. Errera, P. Hymans, De Mot, etc. Tous les artistes sont très applaudis. Citons d'abord Millaud, qui, un fouet à la main, présente la troupe, puis récite de forts beaux vers de G. Heux, Bobêche et Duvivier dans leur répertoire ; Poiry, très en voix et très applaudi dans les airs d'Anacréon et de Philémon et Baucis ; Dam, qui joue un morceau pour violoncelle de Catteau et le prélude du Déluge de Saint-Saëns enfin, et surtout, la charmante Mlle Dinaty qui récite des vers des camarades Drapier et Sosset.

Que dire de Noël de Pierrot, qui n'ait déjà été dit de la Mort de Pierrot ? Ce sont les mêmes vers tendres, langoureux, las, qui passent subitement à la haine, à la rage, au meurtre, à l'agonie. Nous y avons trouvé une puissance qu'il n'y avait pas encore dans la Mort de Pierrot et qui montre que notre ami Devèze est en progrès. Décidément, le futur troisième Pierrot sera un chef d’œuvre. Inutile de dire que l'auteur, appelé en scène, a été très applaudi, ainsi que ses interprètes tous excellents : Mlle Dinaty, Millaud, Delacre et Poiry.

L'Affaire Lapeaux d'Emilius Attax a certes été, pour le gros public, le clou de la soirée ; elle restera au répertoire estudiantin cette fameuse affaire où le libre-examen est mis a une sauce tout à fait piquante et où la vertu des femmes des juges semble jouer un rôle que ne soupçonnait peut-être pas Salomon. De nouveau, interprétation excellente : Gaby, Dally, Navarre et François, sont absolument tapés. Immense succès.

Les Culs de Jatte se suivent... ont moins de valeur ; mais la bizarrerie des situations a tout sauvé ; On a ri, c'est le principal.

Résultat général : un triomphe ; et, chose extraordinaire, on n'a pas dit de crasses.


Mercredi 20 novembre


Les étudiants se réunissent, peu nombreux, à l'Université et vont en cortège (c'est le troisième) à l'Hôtel de ville ; en cours de route, beaucoup de retardataires rejoignent la colonne et deux cents étudiants environ pénètrent à 10 h. 1/4, dans la Salle gothique. Chacun a soigné sa toilette ; quelques-uns uns sont en habit ; les délégués d'Oxford et de Cambridge font sensation avec leur hermine. Le bourgmestre et les échevins entrent. M. De Mot a arboré, pour la circonstance, sa plus vieille jaquette ; les échevins sont en redingote.

Devèze remercie l'Administration communale de la réception dont l'honneur s'adresse en réalité non à nous, mais à l'Université et à ses principes, basés sur le respect de la liberté de tous, de la science, de la liberté de conscience.

M. De Mot répond : il parle des services administratifs, des bâtiments de l'Hôtel de Ville, de 1830, des luttes de nos pères, etc.

Immédiatement après le lambic municipal... ne coule pas, les étudiants s'écoulent par les vestibules et les escaliers et le collège échevinal ainsi que ses services administratifs continuent à couler leur paisible existence.

Quatrième cortège : on se rend, en faisant de longs détours, à l'Université où a lieu une séance de congrès.

Après la constitution du bureau, l'assemblée vote une protestation contre les persécutions du Tsar contre la Finlande, persécutions qui ont empêché nos camarades d'Helsingfors d'être des nôtres.

THIBERT, de Liège, propose que le certificat d'études moyennes soit remplacé par une examen de sortie des athénées semblable à l'examen actuel du diplôme de sortie.

PERGAMENI préfère le rétablissement du graduat.

LODEL appuie THIBERT, tandis que SAND, CATTEAU, BOUCHÉ, DENIS, se déclarent partisans de l'examen d'entrée à l'université.

L'ordre du jour de SAND est adopté à l'unanimité. Il est ainsi conçu : le Congrès exprime le voeu qu'un examen d'entrée à l'Université, obligatoire pour tous indistinctement, soit établi.

SAND propose un vœu en faveur de la réforme immédiate des études grecques et latines. Il est appuyé par PIRGAMENI, BOUCHÉ, HICGUET, etc. Son voeu est adopté par acclamations.

DENIS propose de fêter le centième anniversaire de Victor Hugo. (Adopté).

DAM propose un voeu en faveur de l'internationalisation des diplômes universitaires. Actuellement on obtient qu'un diplôme belge soit rendu valable en Angleterre ; mais en France, c'est effrayamment (sic) difficile (Adopté).

Enfin DEVÈZE, avant de lever la séance, propose un ordre du jour proclamant la solidarité internationale dans l'amour de la liberté, la haine contre les préjugés de races et de sectes, enfin la nécessité de resserrer les liens entre les pays. Adopté avec acclamations enthousiastes.

Réunion à la Grand'Place à 2 heures. Cinquième cortège, extraordinairement nombreux : c'est la Saint-Verhaegen.

L'Université et la statue de Verhaegen au centre de la cour,
vus de la rue de l'Impératrice, vers 1900.

Au pied de la statue, vibrant discours de M. Van Drunen, dont voici quelques extraits :

« Je suis heureux de vous voir dans cette Université libre et libérale (applaudissements) réunis au pied de cette statue qui se dresse au centre et devant notre Alma Mater comme un défi à l'outrage et à la calomnie. »

« Cette image est pour nous un symbole ; c'est elle qui inspire notre enseignement, et c'est elle qui, pour nous, doit être le stimulant de l'enthousiasme dans un temps où règne l'hypocrisie des intérêts. »

M. le docteur Jacques prend ensuite la parole au nom des Anciens Étudiants et Devèze au nom de l'A.G. Les délégués étrangers défilent devant la statue en acclamant selon leurs rites nationaux.

Sixième cortège. On se rend à la réception des Wallons à la Presse. Cohue épouvantable. M. le professeur Rousseau, président d'honneur, remercie Masure et Devèze de leurs paroles de bienvenue. Il assure qu'il est absolument de cœur avec nous, De même que Chevreul s'intitulait le doyen des étudiants de France, il revendique le titre de doyen des étudiants wallons. Longues acclamations. La bière, coule à flots et la musique joue les airs wallons ainsi qu'une fantaisie sur Véronique.

Le soir, représentation à l’Alcazar. Au programme : « Lagourdette », « Par Politesse » et « le Chien du Commissaire ». Triomphe.
 
Jeudi 21 novembre

Dans la matinée, excursion au Parc Léopold ; promenade matinale et champêtre excellente pour les xylostomes ; pour les autres, visite des Instituts sous la direction de MM.Héger et Waxweiler.







Pendant ce temps, l'Harmonie des Wallons joue ses valses les plus entraînantes ; des étudiants jouent au bouchon ; d'autres aux anneaux ; d'autres encore font un concours de grimaces ; ce n'était du reste pas difficile vu l’aspect maladif et gulolignesque de tous les visages.

A 2 heures, au Cabaret du XVIe siècle, matinée offerte par la Section de Philosophie. Exposition d’œuvres estudiantines (ébouriffantes) ; exposition des phénomènes estudiantins (époignants) parmi lesquels l'Étudiant à l'estomac d'autruche et Étudiant à la peau élastique font sensation. Puis défilent tous nos chanteurs, monologuistes, etc., tous fort applaudis. Citons surtout Poiry infatigable, Millaud imperturbable, Bobêche impayable, Delacre agréable, Navarre remarquable, Duvivier peu convenable, etc. Félicitons Dénis pour cette fête très réussie.

A 5 heures 1/2, banquet aux Trois Suisses, 180 couverts. Enthousiasme délirant.

Le Café des Trois Suisses, sur le flanc gauche du Théâtre de la Monnaie.
Vues intérieures du Café des Trois Suisses.
A la table d'honneur MM. Van Drunen, Lepage, Devèze, Jacques, Francotte Behaeghel, P. Hymans, Ad. Max, Tiberghien, Van Langenhove, Dr Kufferath, Dr De Smet, Waxweiler, Cattier, J Demoor, Des Marez.

M. Van Drunen prend le premier la parole : il salué les fêtes organisées par l' A.G. comme les fêtes de la fraternité. « Les couleurs de vos drapeaux, s'écrie-t-il, s'identifient en une seule : c'est l'aurore dorée de la Fraternité. C'est vous, étudiants, qui donnez l'indice de cette ère nouvelle, clémente, généreuse et fraternelle. »

« L'A.G. à un rôle important à l'Université. Elle vous enseigne que nous devons nous dévouer à la collectivité, et votre président, Albert Devèze, vous en donne depuis quelque temps un merveilleux exemple. »

« Ces fêtes étendent dans toute la jeunesse l'union, la cohésion, elles sont utiles au mouvement général que les étudiants poursuivent dans le domaine de la pensée. »

« Au nom des professeurs, je vous exprime tout notre bonheur d'être vos hôtes ce soir, et je bois à l'union de la jeunesse internationale. » (Triple ban)



Devèze remercie ensuite le recteur, les professeurs, M. Lepage à qui l'on doit la réception à l'Hôtel de Ville, les Anciens Étudiants, la Presse, les Étudiants de Bruxelles, de province et de l'étranger. Il boit à l'Université et au Libre Examen.

M. Lepage prend la parole. Il remercie Devèze de ses paroles aimables. « Quand on se présente à nous au nom de l'Université, dit-il, nous n'avons rien à refuser; vous aviez d'avance cause gagnée. »

« Il y a vingt-trois ans, j’étais président de l’Association Générale, et j'avais comme vice-président, votre recteur actuel, M. Van Drunen. C'est de cette époque que datent les meilleurs souvenirs et les amitiés les plus fidèles. Je suis heureux de constater la sympathie qui existe entre les anciens étudiants et les étudiants actuels, sympathie basée sur la libre discussion, sur le libre-examen. »

En terminant son discours, très applaudi, M. Lepage boit à l'Association et au Libre Examen.

M. le docteur Jacques se félicite de la prospérité de l'A. G. et se rappelle avec émotion les souvenirs agréables des années passées à l'Université. Il boit à l'A.G. et au comité.

M. Paul Hymans a la réputation d'être un improvisateur brillant. Aussi le réclame-t-on à grands cris. Il s'exécute enfin et prononce une magnifique allocution exaltant en termes élevés le libre-examen, le libéralisme, la vérité, la tolérance, le dévouement à la patrie.

Son discours obtient un bruyant succès.

Au milieu d'un tumulte sans cesse grandissant, les délégués étrangers remercient de l'accueil qui leur a été fait. Hicguet obtient un moment de silence, et fait, aux acclamations de toute l'assistance, l'éloge de Devèze, qu'il remercie de son dévouement au nom du Comité et de tous les étudiants.

L'enthousiasme est à son comble. M Van Drunen s'empare d'un béret d'étudiant et s'en coiffe ; immédiatement tous les professeurs imitent son exemple et se coiffent de casquettes variées. La table d'honneur a un aspect très pittoresque. MM. Lepage, Francotte et Kufferath se distinguent par leur manière élégante de porter la casquette.

La sortie, originale, à coup sûr, s'effectue au milieu d'une exubérance endiablée.

M.S. 


Quant au Bal, jamais la fraternité universitaire n'y éclata avec une telle vivacité, comme l'eut dit le camarade Manu.

Et tandis que les danses folles et les chahuts vertigineux allaient leur train, un train d'enfer, les punchistes en symbolique uniforme, étalaient dans le public bigarré des petites femmes costumées, la solennité de leurs bedons armoiriés, car jamais Bal estudiantin ne fut plus fourni en fait de gentes damoiselles aux minois réjouis, de grisettes pétillantes, de professional beauties escholières.

L'entrain diabolique fut à son comble lorsque les rituels punchistes versèrent à larges flots le punch attendu.
Oxford et Cambridge burent à pleins verres le breuvage des dieux et montrèrent une fois de plus toute leur sympathie pour les exubérants frères belges.

Mais rien ne fut remarquable extraordinairement si ce n'est celui de la création de cette « Union Panlatine » qui malgré bien des obstacles parvint à s'ériger fièrement. Et cependant combien de camarades ne protestèrent pas dans une pensée d'internationalisme ou bien comme Piston au nom de nos frères hollandais.

Que dirent de ceux qui burent à la tempérance !

Que dire de certain Nancéen dont certain lobes cérébraux restaient obstusément fermés dans une xylostomie outrée.

Que dire enfin de l'heure matinale à laquelle d'aucuns purent seulement obtenir leur paletot dans un vestiaire où l'ordre le plus élémentaire avait cessé de régner.

Ce ne fut que le lendemain qu'on put juger de l'homérisme gargantuesque de cette soirée inoubliable.

D'ailleurs je déclare comme Michelet qu'on ne peut bien écrire l'histoire, que quelques siècles après les évènements.

Le compte-rendu sérieux du bal de l'A.G. ne sera bien écrit que par nos arrières petits fils. Alors seulement on pourra, peut-être, donner de ces festivités une relation sincèrement honnête et justement descriptive.

En attendant, sachez que ce fut un CHAUD BAL.

Enfin, vendredi matin le comité de l’A.G. offrait un porto aussi ultime qu'intime aux officiels étrangers. Fraternisation, guindaille toasts encore, entre autres de Dam.

Notons en terminant ces paroles d'un délégué de Cambridge : « Il peut y avoir des différents entre les gouvernements, des hostilités entre les politiques ; il n'y en a pas, il n'y en aura jamais entre les étudiants ».

Nos fêtes ont été la magnifique consécration de ces paroles.


E.A.

Notes après coup : Très remarqué, le Boustring-Club. Très chantée, l'ouverture du chant des Étudiants Très occupée, l'une des buffetières. Très abîmés, les verres. (E.L. Aide-mémoire d'E.A.)

mercredi 3 avril 2013

Les punchistes de l'A.G.

Les Punchistes de l'Association générale... C'est sous ce nom plus clair que de l'eau-de-vie que, de 1904 à 1910, des étudiants bruxellois semblent s'être voués corps et âme (ou presque) à l'élaboration du punch de la Saint-Verhaegen.

L'Almanach de l'Université de Gand les présente comme un groupe puis comme un Cercle. Ils comptaient en tout cas différents postes, dont les titres fantasques rappelaient d'ailleurs les étapes de la préparation d'un punch digne de ce nom.

On notera au passage que le poste de président - appelé avec un humour anticlérical "Punchifex Maximus" - n'est mentionné que la deuxième année d'existence du groupe.

Hasard ? Les Punchistes de l'A.G. s'éclipsent au moment où les Sauriens sont probablement fondés. Les seconds sont-ils la prolongation des premiers sous un autre nom ou n'ont-ils fait que prendre le relais dans la préparation du punch de Saint-Vé ? La réponse se trouve - peut-être - dans l'un ou l'autre document conservé aux les Archives de l'ULB...

En 1904

Dans les pages qu'il consacre à Bruxelles, l'Almanach de l'Université de Gand de 1904 présente en quelque mots le "Groupe des punchistes de l'A.G." : "Créé tout récemment, il a déjà donné des preuves de son indéniable talent, au Bal de la St Verhaegen, en distillant un breuvage semblable à ceux que dégustaient les dieux de l'Olympe.

Les principaux fonctionnaires sont : l'invulnérable distillateur, le tropical calorifère, le farouche compresseur, le savant ponctionneur, le majestueux chaudronnier, le porte-louche paradoxal, l'imperturbable échanson."

Bien que nous n'en ayons aucune certitude, il ne nous paraît pas impossible que les différents titres portés par les Punchistes fassent à la fois référence à la la préparation d'un punch et aux postes traditionnels des Cercles étudiants.

Le "Porte-louche Paradoxal" peut bien entendu être simplement chargé d'apporter les ustensiles de cuisine ; mais son titre rappelle beaucoup celui du "porte-drapeau" présent dans de nombreux Cercles à l'époque... De la même manière, si le "Savant Ponctionneur" est peut-être seulement chargé de goûter le punch, son titre nous fait également penser au rôle de "trésorier"... Et ainsi de suite...

En 1905

L'Almanach gantois de 1905, non sans humour, nous en apprend un peu plus sur la fondation du groupe le 20 novembre 1904 au Bois de la Cambre et sur les surnoms de ses membres : "Le Groupe des punchistes de l'A.G. a acquis une célébrité universelle ; fondé des succursales dans toutes les villes universitaires belges, européenne et du nouveau continent.
Cette corporation secrète, affiliée à la fédération interplanétaire des distillateurs clandestins, reconnue d'utilité publique le 20 novembre an 2 (ab U.L. condita), s'est assemblée le 20 novembre an 70 a.u.c. devant la Cloche du bois de la Cambre, pour permettre au Punchifex Maximus de décerner à ses collaborateurs et esclaves leurs titres, attributions et fonctions ; d'où est résultée la composition suivante :

Punchifex Maximus : John BuII D. Saleur
Porte-louche paradoxal : L'Apache
Majestueux chaudronnier : le Borain aux Vergetures
Farouche compresseur : Charles VIII et Roy
Savant ponctionneur : Harmonica
Tropical calorifère : le Pigeon Voyageur
Invulnérable distillateur : Lyrique
Imperturbable échanson : Charles
Le petit sucrier : le Vampire"


Carte non postée. Vers 1905.
La cloche devant laquelle les Punchistes ont été fondés.
En 1906

L'Almanach gantois de 1906 laisse penser que les Punchistes de l'A.G. volaient divers objets lors de leurs vadrouilles et qu'ils disposaient d'un Code, probablement folklorique puisqu'on nous dit qu'il s'agit d'un "chef d'oeuvre agrach" (l'agrach étant un charabia invraisemblable) : "Punchistes de l’A.G. Grâce à la haute compétence de son personnel scientifique, ce cercle d'alchimistes, (sous la présidence de Mme Mariette Volle-Gaz) est parvenu à faire un punch excellent, avec des semelles de bottes, des peignes à démêler, des boutons de brayette et des couvercles de W.C.

Leurs secrets sont contenus dans les 69 articles du Code Macaroni, véritable chef d’œuvre agrach.

Grands Chefs : MACARONI JUNIOR et GABY."


De 1907 à 1909

L'Almanachs de 1907 et de 1908 ne fait que mentionner les Punchistes parmi les cercles de moindre importance. En 1909, il n'ajoute qu'une parenthèse à destination des gourmands : "Les Punchistes (nous recommandons leur recette à nos lecteurs.)"

En 1910

Et l'Alamanach de 1910 n'évoque plus qu'un "Punchiste de Gand", qui décroche la flèche d'un tram à Anvers à l'occasion d'une activité de Saint-Vé organisée par la Section polytechnique de l'A.G.

Après cette date, les Punchistes disparaissent définitivement dans les brumes de l'alcool.

lundi 11 mars 2013

Approche du terme "Ordre"

Pour paraphraser L.B. dans La Pensée et les Hommes. Sous le masque de la Franc-Maconnerie (éditions de l'Université libre de Bruxelles, 1990), les Ordres - tels qu'on les connaît aujourd'hui à l'ULB - sont des cercles d'étudiants où l'on entre par cooptation, ce qui entraine une relative continuité dans le profil des sociétaires.

Les candidats sont reçus après avoir vécu une intronisation marquée par le folklore propre à chaque Ordre. Ce folklore - que les membres jurent de ne pas dévoiler - est présent dans des rites, des symboles, des surnoms et un vocabulaire plus ou moins riches et cocasses selon les clubs...

Les séances - généralement hebdomadaires - de ces Sociétés se passent à débattre, plaisanter, chanter et boire dans un cadre folklorico-sérieux. Du coup, "Le lien initial de camaraderie trouve son extension dans une complicité estudiantine, qui débouche sur une entraide réelle et souvent se prolonge après les études par une amitié durable." (L.B. dans La Pensée et les Hommes. Sous le masque de la Franc-Maconnerie)

Si le principe de ces Ordres estudiantins est aussi ancien que celui des
corporations étudiantes commentiques (allemandes et suisses) et si leur fonctionnement n'est en soi guère plus "mystérieux" que celui des clubs chantants que sont les Guildes actuelles, l'origine exacte du terme à l'ULB est encore inconnue.

Origine du terme

Les Nébuleux -
fondés en 1887 dans la continuité de Cercles plus anciens - ne se qualifient jamais d"Ordre", bien que leur fonctionnement s’apparente à celui des Sociétés estudiantines appelées ainsi aujourd'hui : intronisation, camaraderie, rites et discrétion.

Les chroniqueurs du journal L’Echo des Etudiants et Ch. Sillevaerts dans ses mémoires - In illo tempore, 1963 - parlent tous du "Cercle des Nébuleux". C'est la même appellation qui est reprise sur deux cartons (de 1896 et de 1910) annonçant un bal des étudiants organisé par cette Société. (Voir aux Archives de l'ULB)

Le terme "Ordre" apparaît - d'après nous - en 1906 avec les Paradisiaques (L’Echo des Etudiants du 15 février 1906). Puis, il est attesté en 1920 pour les Punchistes, "ordre sévère". (Annuaire de l’Union des Anciens Etudiants de 1919-1920).

Si les Paradisiaques (fondés en 1900) revendiquent le titre d'"ordre", ils ne nous donnent qu’une définition plutôt floue de ce mot :
« Notre groupement est un « ordre » et non pas un cercle, c’est-à-dire que le mode de recrutement et de classement de ses membres ne correspond nullement aux coutumes régnantes dans les associations estudiantines. » (L'Echo des Etudiants du 15 février 1906)

Un article de L’Echo des Etudiants de 1907 nous livre un aperçu de ce "classement". Celui-ci débute avec les "Catéchumènes", se poursuit avec les "Néophytes" et les "Anges" et s’achève avec les "Archanges". (L'Echo des Etudiants du 31 octobre 1907)

Les Paradisiaques s’avèrent être une société très hiérarchisée. Leur fonctionnement ne correspond pas à celui du Cercle des Nébuleux, qui ne comptait qu'un seul "grade" : le dernier intronisé ne portant le titre d'"Infiniment Petit" que jusqu'à la réception d'un nouveau membre.

Les seuls points communs entre les Nébuleux et les Paradisiaques semblent être une certaine discrétion et l'usage de rites que nous avons évoqués plus haut. Cette remarque vaut bien entendu pour les Ordres actuels, les uns étant peu structurés et peu hiéarchisés tandis que les autres le sont fortement.