Pages

mercredi 18 avril 2012

Guindaille, cérémonie de l'à-fond et Salamandre

C'est sous la plume de De Breyne-Du Bois que l'on retrouve la plus ancienne mention connue du mot "guindaille". Dans ses "Vieux Souvenirs" (publiés en 1906), De Breyne explique que les séances des Adelphes, fondés en 1847, étaient émaillées de multiples "une guindaille, une guindaille…" qui annonçaient une chanson. Mais le sens exact du mot "guindaille" tel qu'il est employé à cette époque n'est pas précisé.

On en apprend un peu plus avec "L’Etudiant, organe de la jeunesse libérale universitaire". Le 5 janvier 1887, le journal publie un poème de Ch-L. Juvenis sous le titre simple (mais prometteur) de "Guindaille". Le terme "guindaille" est ici synonyme de cérémonie d’à-fond :

Guindaille

Le cercle gai s’est recueilli ;
L’ordonnateur, calme, officie
Et voici que l’on s’extasie,
En levant haut le verre empli.

Les chopes tombent en cadence
Avec un bruit clair de cristaux,
Ou, pareilles à des marteaux,
Tapent sur le plancher qui danse.

Les ordres se suivent nombreux ;
Une chanson faite pour eux
Scande les mouvements rythmiques.

Et soudain montent au plafond
Les vieilles paroles épiques :
"Une ! deux ! trois ! pompez à fond !"

Le rite décrit dans ces vers de mirliton fait écho à la cérémonie de l’à-fond et à la Salamandre.

D’une part, la cérémonie de l’à-fond, comporte un temps de silence puis des ordres, une chanson et des mouvements puis le compte jusqu’à trois.  D'autre part, la Salamandre comporte un temps de silence puis des ordres, des mouvements, le martellement des chopes sur la table et le compte jusqu’à 3. S'il est de prime abord difficile de savoir à quoi le poème fait précisément référence, George Garnir - l'auteur du "Semeur" - nous aide à y voir plus clair.

La cérémonie de l’à-fond

On retrouve le déroulement de la cérémonie de l'à-fond sur le vinyl de "Chansons d’étudiants", chantées par la chorale de l’ULB sous la direction de Robert Ledent.

Disque édité par la Chorale de l'Université libre de Bruxelles
Photo empruntée au site Quevivelaguindaille.be

Lorsque les membres sont debout et découverts, le président de séance dit :
"Camarades, vos gueules !
Il est temps de procéder à la cérémonie de l'à-fond.
A la hauteur de la petite gargouillette !
A la hauteur de la moyenne gargouillette !
A la hauteur de la grande gargouillette !
Humons la guindaille ! (l’assemblée respire l’odeur de la bière et s’exclame : Aah !)
Poussons un soupir de satisfaction ! (l’assemblée s’exécute)
Un, deux, trois ! A-fond !"

C'est très certainement à cette cérémonie que fait allusion le poème publié par "L’Etudiant" en janvier 1887. La revue Eendracht maakt macht jouée en février 1888 par le Cercle des Nébuleux le confirme. En effet, au deuxième acte, le bon vieux professeur Petit d'Enghien faisait "un cours de philosophie où il expliquait scientifiquement l'origine de la guindaille et comment, avant de la pomper, il faut l'approcher pendant trois secondes de la grande gargouillette, à la distance d'un fifrelin." (George Garnir, "Souvenirs d'un revuiste", 1926) L'identicité du vocabulaire employé dans le poème, dans la revue des Nébuleux et par la Chorale de l'ULB ne laisse guère planer de doute : tous trois concernent la même cérémonie d'à-fond.

Cette joyeuse cérémonie bibitive était encore pratiquée dans les années 1960, par les Frères Truands, d’après le témoignage d’un Poil de l’époque. Il ne reste plus qu'à lui redonner force et vigueur...

Quant au "fifrelin" évoqué dans la pièce des Nébuleux, s'il a disparu de la cérémonie de l'à-fond de l'ULB (telle qu'elle est reprise sur le disque de la Chorale), il est encore mentionné aujourd'hui lors de la cérémonie de l'à-fond de l’Academicus Sancti Michaëlis Ordo (ASMO), une corporation étudiante de Louvain.
 


Le mystère de l'à-fond enfin révélé...
Ce dessin, signé Dratz, est extrait des "Fleurs du Mâle", éditées en 1948.
La penne du buveur porte la maxime "Primo bibere deinde philosophari"
("D'abord boire, puis philosopher") 


La Salamandre

La Salamandre, rite de boisson en l’honneur de quelqu’un, se pratiquait originellement dans les sociétés d’étudiants suisses et allemands. Mais on retrouve des variantes de ce rite dans de nombreuses universités d’Europe, en fait dans la plupart des sociétés d’étudiants qui pratiquent les règles de la Kneipe. Lisez [La tenue d'une Kneipe, d'un cantus]  et [Ad diagonalem ! Ad fundum !] 

Le Comment de la section genevoise de la Société de Zofingue, de 1902, livre une des variantes du rituel :

"La Salamandre est le plus grand honneur bachique qu’on puisse faire à quelqu’un. Elle se frotte debout et tête découverte. Le président, le Fux-Major et les plus vénérables des Burschen seuls ont le droit de la commander. Elle s’exécute comme suit :

Silentium ad exercitium Salamandri. Fiat exercitium Salamandri in honorem X…
Salamander, Salamander, Salamander fit.
(A partir du mot "fiat" les assistants frottent leur verres en rond sur la table, ils le relèvent à "fit" .)
Bibite ex. (Les assistants boivent ce qui reste dans leur verre).
1, 2, 3 ! (à 3, on agite bruyamment les verres sur la table)
1, 2, 3 ! (à 3, on relève les verres)
1, 2, 3 ! (à 3, on repose avec ensemble et force les verres sur la table)
Salamander ex !"


Carte postale le 18 janvier 1902 par une société
étudiante allemande non mentionnée.
Comme le dit le texte, elle salue
et "frotte une vigoureuse (Salamandre)"

La Salamandre de l’ASMO

Le rituel de Salamandre publié en 1942 dans le Codex de l’Academicus Sancti Michaëlis Ordo (ASMO) fusionne la Salamandre traditionnelle et la cérémonie de l’à-fond.

Les pintes sont remplies, puis le président déclare : "Silentium ! Salamandre en l’honneur de… Ad exercitium Salamandris, omnes commilitones, surgite !"

L’assemblée se lève et répond : "Surgimus !"

Le président reprend et indique à l’assemblée les gestes qu’elle doit faire. Il peut donner divers commandements improvisés (comme à hauteur de l’épaule droite, des pariétaux…) mais il donne le plus généralement les commandements suivants :
"A hauteur de la petite gargouillette ! (le verre est placé devant la braguette)
A hauteur de la moyenne gargouillette ! (le verre est placé devant le nombril)
A hauteur de la grande gargouillette ! (le verre est placé devant la bouche)
A un fifrelin de la lèvre inférieure !
Un reniflement de satisfaction !
Au troisième commandement, à-fond !
Un… Deux… Trois…"

Puis les membres de l’assemblée secouent leur pinte sur la table jusqu’à ce que le président demander de cesser en disant : "Finis Salamandris sit !" Et tous les membres frappent alors ensemble leur pinte sur la table.

C'est dans cette version que le rite a été réintroduit à l'Université Libre de Bruxelles par la Société du Grand Clysopompe.

Les étudiants de la Société de Belles-Lettres Neuchâtel pratiquent encore ce rituel, en 2015. Mais l'emploient pour un duel à la bière, qui règle les conflits mineurs entre membres. Les termes spécifiques à la Salamandre (en début et en fin de rite) ne sont donc pas prononcés. Cela pose donc une nouvelle fois la question des contacts et échanges entre les étudiants belges leurs camarades suisses.
 
Et ailleurs...
 
La Salamandre est encore pratiquée de nos dans tous les Ordres calottés, du moins chez les plus anciens. A Malines, il existe par ailleurs l'Ordre de la Salamandre, créé en 1885 dans le giron du Mechelse Katholieke Studentenkring (MKS), devenu plus tard le Koninklijke Mechelse Katholieke Studentenkring (KMKS).
 
A l'ANLO, l'Ordre académique de Louvain-La-Neuve, après la formule du praeses telle que décrite dans le Grand-Maître précise à quelle hauteur la Salamandre est lancée et "passe" la Salamandre à une personne de son choix dans l'assemblée, qui peut elle aussi inviter à boire "à la séance, à nos couleurs, aux femmes en guindaille..." Cela continue jusqu'à ce que la Salamandre soit renvoyée au Grand-Maître, qui lance l'à-fond. Lorsque ce dernier a conclu par "Salamandres finis sit", on claque le verre sur la table.
 
A Leuven, le club Gaudeamus dispose de "cordes de salamandre". Selon cette tradition issue des corporations allemandes, chaque membre fait un nœud lorsqu'il assiste à une salamandre et deux nœuds lorsqu'il lance une Salamandre.
 
 
 
La Salamandre mortuaire

Dans "Choses universitaires. Les chansons d’étudiants dans les universités allemandes", publié à Gand en 1896, l’ex-étudiant de l’Université de Louvain Armand Thiéry décrit une Salamandre mortuaire telle qu’il l’a pratiquée dans une corporation estudiantine à Bonn.

En cas de décès d'un membre, la salle de réunion est éclairée de trois "sépulchrales chandelles""Alors le président, le senior, comme on l’appelle, se lève solennellement ; il a la lourde rapière étendue sur la table, il la brandit et la frappe toute retentissante sur la planche de chêne. Silentium strictissimum !" Plusieurs chants de deuil sont ensuite entonnés. Le dernier raconte que "Dans une société de trois jeunes gens, deux meurent sur le coup ; le survivant, par hâblerie, fait remplir de bière le verre des défunts. En riant, il choque le verre des défunts et il tombe mort en buvant à leur santé." 

"Après cette dernière chanson macabre, nous dit Armand Thiéry, on casse solennellement le verre du membre décédé. Pour cela, la salle est plongée dans l’obscurité la plus complète. Au milieu, d’un silence de mort, le Senior commande une Guindaille ou Salamander à l’honneur du mort. Pour cette Salamander, le cliquetis des verres se bat sur le plancher, comme si on trinquait avec le sol qui a reçu le défunt dans sa suprême couche de terre ; puis, cette Salamander terminée, le Senior projette de toutes ses forces sur le sol son verre qu’on entend éclater en mille pièces, et dans l’obscurité l’assemblée s’écoule lentement après être restée enveloppée en un silence obsédant, qui impressionne douloureusement."

Remarquons que comme dans le journal libéral "L’Etudiant" de 1887, Armand Thiéry associe le terme à Guindaille une cérémonie d’à-fond, c’est-à-dire de Salamandre. Et comme dans le journal "L’Etudiant", il est question de chopes que l’on martelle sur le sol.

La comparaison s’arrête là mais les points de convergence entre ces différentes cérémonies sont néanmoins nombreux. Précisons seulement que "Reikt de kan de tafel rond ! 75 jaar B.L.B.-B.S.C-K.S.C" , publié en 2000 à Louvain, nous apprend qu’en 1926 l’on buvait encore "verschillende Leuvense salamanders" : on n’a donc pas pratiqué qu’une seule version de la Salamandre en Belgique.

Cette carte a été envoyée de Pecq (près de Namur) à Gand le 14 novembre 1908.
La Salamandre (représentée erronément sous la forme d'un lézard)
s'est enroulée autour de la chope, qui sera frottée.