vendredi 27 novembre 2020

Des médailles de Saint-Verhaegen, par Clarence

Qui dit Saint-Verhaegen dit médailles. Et depuis 1982, Francis Clarembaux, alias Clarence, en a fait frapper un très grand nombre à l'occasion des festivités du 20 novembre.

S'il fallait les présenter en quelques mots, nous pourrions dire que ses médailles se distinguent des autres par trois traits.

Tout d'abord, si depuis les années 1970 l'actualité chaude (ou tiède) est évoquée par les médailles de l'Association des cercles facultaires et de l'Association des cercles étudiants, c'est par contre l'éternel Etudiant et son biotope qui sont principalement convoqués dans celles émises par Clarence (qui perpétue en cela la tradition des médailles officielles de 1938 à 1970).

Ensuite, les médailles frappées par Clarence se reconnaissent par leur taille (souvent grande), leur forme (souvent inhabituelle) et par le nombre de variations de couleurs (qui rappellent parfois celles d'un Cercle facultaire, d'un Ordre ou d'une Corporation).

Enfin, les médailles de Francis Clarembaux comportent de nombreuses allusions aux Ordres secrets, aux Corporations et à la Franc-Maçonnerie (dont l'une des loges - les Amis Philanthropes - participa activement à la naissance de l'Université libre de Bruxelles).

Il serait difficile de présenter en un seul articulet l'ensemble des insignes de Saint-Vé réalisés par Clarence. Nous avons choisi - arbitrairement - de n'en montrer que deux séries. Ainsi que cinq autres pièces qui se démarquent. Vous trouverez de nombreuses autres créations de Clarence sur le site Collectionnes Studenticae.

Gageons que ces quelques médailles donneront des idées amusantes aux Poils et Plumes pour ponctuer de couleurs vives les prochaines Saint-Vé ! L'avenir est à nous, morbleu ! L'avenir est à nous !

Un tout grand merci à J.n. V.n d. V.l pour les photos de sa collection.

Une provocation dans la chope

"Dieu existe !" Cette affirmation a priori provocatrice, dans une Université où nombre d'étudiants se revendiquent athées, permet de taquiner quelques monstres sacrés typiquement ULBistes. Les différents Ordres y sont représentés. Il ne manque que celui des Truands (fondés en 1951).

Cette série, dessinée par Serge Gisquière, a été frappée en 1985 chez Chaubet, à Saint-Gilles. Les médailles ont la forme d'une chope à anse, coiffée de sa mousse. Elles font 4 cm de large sur 5 cm de haut.

Collection de J.n V.n d. V.l
A la gauche de Dieu figurent l'équerre et le compas des francs-maçons,
ce qui laisse penser qu'il s'agit en réalité du Grand Architecte de l'Univers.

Collection de J.n V.n d. V.l
Dieu ressuscité sous les traits d'un Frère
de l'Ordre des Macchabées (fondé en 1918).

Collection de J.n V.n d. V.l
Dieu serait le Senior de la Corporatio Bruxellensis (fondée en 1968),
Il est représenté par le Zirkel de celle-ci.
La médaille est aux couleurs de la Corporation.

Collection de J.n V.n d. V.l
Dieu serait-il un Frère de l'Ordre du Phallus (fondé en 1969) ?
"Il est des nôtres", proclame en tous les cas l'étudiant,
qui remplace un "ô" par un phi (symbole du Phallus).

Collection de J.n V.n d. V.l
Dieu serait ici un Frère de l'Ordre des "Dindons" (fondé en 1979).
La légende précise qu'il serait le dindon de la farce
comme Super H.H., qui n'est autre que le Recteur Hervé Hasquin.

Collection de J.n V.n d. V.l
Dieu serait un Frère de l'Ordre des Chauve-Souris (fondé en 1981).
Notons le joli jeu de mot.

Collection de J.n V.n d. V.l
Autre sympathique "provocation" de Clarence :
Dieu serait un Camarade calotté
de l'Ordre studentyssime, venesrable et très magnifique
de François Villon de Montcorbier (fondé en 1948),
A moins que Dieu ne soit Villon lui-même,
représenté par le monogramme de l'Ordre ?

Il faut sans doute également lire un calembour :
en 1985, au Cimetière d'Ixelles, existait le "Villon",
un bistrot de guindaille, au nom du poète truand et étudiant.

Collection de J.n V.n d. V.l


Tout un fromage pour l'ULB

Cette série, dessinée cinq ans plus tard par Gérard Collard, parle d'elle-même. Toute la famille de l'Alma Mater y représentée. Ces... six quarts de cercle sont de 3 cm de côté.


Collection de J.n V.n d. V.l

Collection de J.n V.n d. V.l

Collection de J.n V.n d. V.l

Collection de J.n V.n d. V.l

Collection de J.n V.n d. V.l
Cette médaille se démarque des autres par les couleurs
de la Corporatio Bruxellensis, versées avec une négligence feinte.
Cet austère franc-maçon a la bouche en équerre et le nez en forme de compas. 

Collection de J.n V.n d. V.l


Des découpes hors normes

En 1998, cette bouteille (ici aux couleurs - bleu et rouge - de la Corporatio Bruxellensis) est en réalité la version découpée d'une médaille plus grande.


Collection de J.n V.n d. V.l
Dans une des variantes, le visage de l'étudiant est au naturel
et la penne est blanche à visière noire.

Collection de J.n V.n d. V.l


Clarence a utilisé le même procédé de découpe dans d'autres médailles.

Ainsi la "Crucifiée", dessinée en 1993 par Isabelle de Ruysscher, existe en deux versions : l'une en forme de cercueil et l'autre - extraite de la première - en forme de croix.

Collectiones Studenticae et photo de Klaas Chielens.
La médaille existe dans différentes couleurs.
On retrouve ici le Zirkel de la Corporatio Bruxellensis,
le point d'exclamation propres aux corporations
le 13 des Frères Macchabées, des initiales propres à l'Ordre du Phallus
ainsi que l'équerre et le compas des francs-maçons.
Il existe également une version avec un Poil de l'ULB,
dont la penne porte un phi de l'Ordre du Phallus.


La médaille suivante, éditée pour les 30 ans de la Corporatio Bruxellensis, comporte également deux versions. La première est composée de l'étudiant et du fond bleu. La seconde - découpe de la précédente - n'est composée que de l'étudiant.

On notera par ailleurs que cette médaille est la première où apparaît un band, ce ruban porté par les Corporations et les Gildes étudiantes.

Touche d'humour : ce commilito de la Corporatio Bruxellensis met triomphalement le pied sur un tonneau marqué du Zirkel de la Corporatio Brabantia Bruxellensis, société rivale.

Photo de Francis Clarembaux.
Les dates sont données en années maçonniques :
il faut bien entendu lire"1967-1997".
Le zéro du 30 est remplacé par un phi de l'Ordre du Phallus.

Collectiones Studenticae. Photo de Klaas Chielens.


Des médailles (trois petits points)

Cette médaille a été frappée en 1988 (chez Chaubet) à l'occasion du centenaire du cortège de Saint-Verhaegen. C'est à ce centenaire que fait référence la mention "un siècle d'Art royal" (art de l'architecture, cher aux francs-maçons).

La médaille a une forme d'équerre, l'un des symboles de la Franc-Maçonnerie. Quant à l'éléphant, dont la présence peut sembler a priori incongrue, il est le symbole de la loge maçonnique des Amis Philanthropes, qui fut l'un des moteurs de la fondation de l'ULB. Enfin le chiffre 33 rappelle le nombre de degrés du rite écossais ancien et accepté pratiqué par certains maçons.

On retrouve le point d'exclamation qui achève l'expression Vivat Crescat Floreat !, propre aux corporations étudiantes. 

Serge Gisquière, en étirant la longue trompe du pachyderme et la longue visière de la penne, exploite avec humour la forme et l'espace intérieur de cette d'équerre de 5 cm de côté.


Collection En Bordeaux et Bleu.

Cette dernière médaille, en escalier (de 5 cm de large et de haut), dessinée par Gisquière en 1989, ironise sur les magouilles que l'on prête aux Ordres estudiantins ainsi qu'aux loges maçonniques.

Sur les différentes marches, on retrouve d'ailleurs le phi de l'Ordre du Phallus, le 13 des Macchabées et le point d'exclamation spécifique aux Corporations. A quoi il faut ajouter l'équerre et le compas des francs-maçons, le symbole du Royal Arch (un grade maçonnique), le 33 (du rite écossais ancien et accepté, évoqué plus haut) et enfin la croix du Chevalier bienfaisant de la Cité sainte (un autre grade maçonnique). On s'étonnera d'ailleurs de trouver autant de symboliques maçonniques sur une médaille destinée à des Poils et Plumes.

Mais, au fait, de quelles magouilles est-il question quand on sait que les étudiants passent en réalité leur temps à guindailler et à siffler des bières ?

Collection En Bordeaux et Bleu.

mercredi 18 novembre 2020

69 ans : un disque, des Fleurs et une médaille truandesques

A l'occasion des 69 ans de la Truandaille, une archive sonore du milieu des années 1960 a été exhumée. Elle a été mise en ligne pour le plaisir de vos esgourdes : il suffit de suivre les liens et de remonter le temps en suivant ce fil d'Ariane. Un disque a donc été ramené à la vie... Mais une médaille de Saint-Verhaegen a aussi été frappée par les Truands de la Coquille.

Un vinyle 

Commençons par le disque... Bien qu'ils l'aient enregistré en studio, les Truands voulaient que l'ambiance de leur 45 tours fût proche de celle d'une guindaille. L'exercice, difficile, est assez concluant.

Parmi les titres accompagnés d'un accordéon, on retrouve "La Marche des étudiants", hymne de la Truandaille. Ce chant, rédigé en 1919 par Paul Vanderborght, était à peu près tombé dans l'oubli lorsque la Confrérie le ressuscita en 1951.

Aujourd'hui, ce chant magnifique s'est diffusé au-delà d'un cercle restreint d'étudiants. Et la qualité des vers de Vanderborght (poète aujourd'hui trop oublié) lui vaut d'être entonné lors de tous les cantus des Guildes de l'Université libre de Bruxelles.

Les amateurs de chanson estudiantine remarqueront cependant que le rythme de cette "Marche des étudiants" reprise sur le vinyle est légèrement différent de celui d'aujourd'hui. C'est pourtant toujours sur le rythme old school que les Anciens de l'Ordre l'entonnent de nos jours.

On entendra également ici l'incontournable "Pendu", qu'aurait sans doute volontiers brailler le poète François Villon. On remarquera tout de suite que ce chant traditionnel est étrangement amputé de son troisième couplet.

Les microsillons ont aussi immortalisé le fameux "Hallelujah !". On répète ce dernier cinq fois en tournant les mains selon le tempo (comme des marionnettes) ; puis l'on fait semblant de tirer une ancienne chasse d'eau (comme une manette de train à vapeur) en émettant le son de la chasse.

A ces cantiques sacrés, on peut ajouter deux chansons paillardes classiques, "Trim-troum-tram" et "Le Pou et l'Araignée", ainsi qu'une troisième désormais sortie des chansonniers : "Les couilles à Stef" .




En plus d'une expression propre à la Confrérie, la pochette du disque reprend une gravure illustrant la "Ballade des Pendus", extraite du "Testament" de François Villon, publié en 1490.

Quant au titre du disque, "Folastres Chansons & Couplets de haulte Gresse Goualés par les Ribauds", il fait écho à des expressions reprises dans la préface des "Fleurs du Mâle" de 1965.

Dans cette édition du chansonnier, figurent en effet les mêmes termes - et d'autres - estampillés truands, soulignés par nous : "Vous trouverez ici colligée [...] par nos linguistes les plus éminents, la plus fine fleur des chansons escholières, truandiques, gaillardes, paillardes, ribaudes, primesautières, ordurières, de haute graisse et de bas étage, frisques et de bon aloi [...]. A tous buveurs, gueuleurs, gens de joyeuse compagnie au ris clair et à la voix tonnante, salut et pantagruélique guindaille !"

En faisant surgir du passé les voix de vieux Poils, dont certaines se sont tues, ce disque met en évidence que, de Saint-Verhaegen en Saint-Verhaegen, le fil de la guindaille et de la fraternité ne se rompt pas. Malgré les alea de l'Histoire, ces très vieilles chansons nous sont encore connues...

Le chant estudiantin est un pont jeté à travers le temps : le Bleu fraîchement tondu et l'Ancien à quadruple bedaine peuvent se rencontrer au détour d'un refrain, à la pointe d'une rime. Les "Fleurs du Mâle" sont la taverne commune, où chacun peut rire et siffler une chope : reconnaître en l'Autre une même joie de Vivre.

Pour écouter "La Marche des Etudiants" et l'"Alléluia", cliquez ci-dessous sur la photo de Face B du disque. 


Pour écouter "Le Pendu", "Les Couilles à Stef" et "Kom mo binnen", cliquez ci-dessous sur la photo de la Face A du disque.



Des Fleurs

La préface des "Fleurs" de 1965, rédigée par un Truand, reflète assez bien l'esprit dans lequel la Confrérie chantait alors les airs enregistrés sur le vinyle. Aussi la donnons-nous in extenso.

Couverture des "Fleurs du Mâle" de 1965.



Une médaille

Manifestement, les Truands de la Coquille ont également fait frapper une médaille de Saint-Verhaegen pour célébrer leur 69e anniversaire. Celle-ci peut logiquement se regarder dans les deux sens, dans un jeu de miroir, le comitard cagoulé faisant face à l'étudiant penné, le passé s'adressant au présent et le présent souriant au passé.

samedi 14 novembre 2020

Vue aérienne de l'ancienne Alma Mater

Cette vue aérienne, dénichée par le vieux Poil Br.m D.sm.t, est très instructive. Elle permet de situer précisément la vieille Alma Mater, installée dans l'ancien Palais Granvelle. Elle est coincée entre le boulevard de l'Impératrice (qui passe devant sa cour) et la rue des Sols (qui remonte vers l'église et - plus haut - vers le Palais des Beaux-Arts).

Cette vue n'est pas datée mais on peut estimer qu'elle a été prise entre 1926 et 1928, en raison des dates des travaux de démolitions du quartier. A gauche de l'Université, les bâtiments ont déjà été rasés. Et, à droite, l'on distingue la courbe d'une route qui entoure les jardins du Mont des Arts (avant qu'il n'accueille la Bibliothèque royale).

Les bâtiments du Palais Granvelle seront le siège principal de l'ULB de 1842 à 1928, date à laquelle le quartier disparaît définitivement pour laisser la place à la gare centrale et à la galerie Ravenstein. Le déménagement de l'Université au Solbosch est alors - pour l'essentiel - déjà fait depuis plusieurs années.

Carte postale, transmise par Br.m D.sm.t.

Détail de la vue aérienne précédente.

Carte postée en 1906.

Le Poil M.ch.l H.rm.nd nous transmet également cette carte très étonnante, postée en 1930. On y propose la façade du Palais Granvelle à la vente. Qu'est-il, en définitive, advenu de cette façade ?
 

Document transmis par M.ch.l H.rm.nd

Dans son article consacré au Granvellepaleis, Wikipedia indique que les façades de l'ancienne Université sont allées à Woluwe-Saint-Lambert afin de les utiliser pour construire la maison communale. Projet qui ne s'est finalement pas concrétisé. Des pierres dures non taillées ont servi de bordures en 1944, des pierres blanches ont été employées pour une galerie au cimetière de Stokkel et le reste a été vendu à divers particuliers...

O jerum, jerum, jerum !
O quae mutatio rerum !

dimanche 31 mai 2020

Brève chronique de la corne estudiantine

La corne fut employée pour les libations par les étudiants wallons de l'ULB jusque dans les années 1920. Il fallait vider une corne complète pour pouvoir adhérer au cercle. Si notre mémoire est bonne… Nous avons en effet malheureusement égaré les notes où nous avions relevé les différentes occurrences du terme.

La corne à boire évoque inévitablement la corne d'abondance, source inépuisable de bienfaits. Cette corne d'abondance est en effet le plus souvent représentée regorgeant de fruits, de céréales, de miel, de lait et d'autres aliments doux et sucrés.



Salle de Kneipe à Heidelberg, vers 1900.
Les cornes décoraient habituellement les locaux des corporations étudiants allemandes.

L'usage de la corne à boire provient des sociétés étudiantes germaniques. Les nouveaux frères de couleurs (appelés Fuchsen) devaient y boire après leur intronisation. On retrouve également ce récipient en Suisse, notamment à la section de Lausanne de Belles-Lettres lors du centenaire de la Société, où les porteurs de corne sont logiquement appelés Cornifères. (in Livre d'Or de la Société de Belles-Lettres Lausanne, 1956)


Société de Belles Lettres Lausanne, vers 1870-1880.
Une corne est visible dans les mains d'un étudiant, debout à gauche.
Une seconde corne est visible sur l'épaule de l'étudiant de profil, à droite.


Extrait de la photo précédente.
Lors des défilés des sociétés ou lors des photographies officielles,
des fleurs sont placées dans les cornes à boire. 

En Belgique, la plus vieille trace de corne à boire connue à ce jour, c'est dans la chronique de l'Union Luxembourgeoise de l'Université de Liège qu'il faut la chercher. "Le plus ancien cercle estudiantin formé pour regrouper des étudiants issus d'une même région naît le 17 février 1868. (…) En 1881, l'Union Luxembourgeoise acquiert non pas un drapeau mais une corne qui devient l'emblème de la société", nous indique le Poil Michel Péters.

Si l'histoire de l'Union Luxembourgeoise est lacunaire, l'on sait cependant qu'en novembre 1896 elle entame sa vingt-neuvième année par une "charmante fête intime, pendant laquelle la fameuse corne a circulé sans relâche." Et ce n'est bien entendu pas d'eau qu'est remplie la corne. Ainsi, lors des fêtes commémoratives de 1898, on dénombre "huit cornes irréprochablement remplies de mousseuses munich."

La trace suivante de corne estudiantine, nous l'avons retrouvée dans l'Almanach des étudiants libéraux de Gand de 1888. On y lit le récit qu'un certain Leclaire fit de sa visite aux étudiants gantois : "A Gand, j’ai trouvé, à côté des trois sociétés générale, wallonne et flamande, un cercle des étudiants en médecine et un cercle des étudiants brésiliens. (...) Mon seul regret fut de ne pouvoir donner qu’une atteinte légère à la grande corne universitaire qui tient trois litres et demi de bière d’orge." Cette corne était vraisemblablement déjà en service les années précédentes. Mais depuis quand ?

En 1891, l'Almanach nous dévoile le respect qui entoure l'emploi de la corne chez les étudiants libéraux wallons de Gand : "la Wallonne évoque toujours, comme jadis, à l’imagination des profanes, de grandioses scènes bachiques que perpètrent, dans la fumée des pipes, une bande de francs lurons en cercle autour d’une table, faisant rouler des bans avec un bruit de tonnerre, puis soudain s’arrêtant, prenant des attitudes recueillies, au milieu d’un silence solennel, tandis que la corne à boire circule !"

En 1892, l'Almanach évoque avec admiration le vice-président de la Wallonne de Gand "qui vidait l’immense corne de la société avec autant de désinvolture que si c’eût été une simple chope". L'Almanach de cette même année mentionne ensuite pour la première fois la fonction de Cornifère, qui apparaît à la Wallonne à côté de celles de Président, de Vice-président, de Secrétaire, de Trésorier, de Bibliothécaire et de Porte-drapeau.


La Société générale des étudiants d'Anvers
et sa corne (dans les bras du Camarade assis par terre),
le 21 mars 1892.
Document transmis par Bram D.sm.t.



La Société générale des étudiants wallons de Gand
et sa corne en 1904, lors son 35e anniversaire.
La corne est tenue par l'étudiant, assis au premier rang à gauche.
Une autre corne, brodée, est visible sur le drapeau foncé au centre.
Document transmis par Bram D.sm.t.


Si l'on se réfère à l'Almanach des étudiants libéraux de Gand, la Wallonne de Gand dispose d'un Cornifère jusqu'en 1907. Mais à partir de 1902, le Cornifère est accompagné de Pompiers, chargés du service des boissons. Et, de 1908 à 1914, la Wallonne de Gand ne dispose plus que de Pompiers. Si le Cornifère semble y avoir disparu, la corne a peut-être été transmise aux Pompiers. Mais ceci n'est qu'une hypothèse.

L'Almanach gantois mentionne néanmoins encore l'existence d'un Cornifère à l'Association générale d'Anvers en 1900, en 1908 et 1911. Le même Almanach signale également un Cornifère au Cercle wallon d'Anvers de 1908 à 1912. C'est la dernière trace connue de la fonction de Cornifère en Belgique.

Corne offerte à la Mercuria de Bruxelles par la Lovania lors de sa fondation en 1901

Corne offerte à la Mercuria de Bruxelles,
par la Lovania, lors de la fête de fondation en 1901.
Documents transmis par Benoît Bacchus P.nc.n.



A Liège, la Bohème compte un Pompier en 1880. Et à Mons, le Cercle borain connaît lui aussi la fonction de Pompier en 1908. A l'Université libre de Bruxelles, les Nébuleux, fondés en 1886, sont servis par un Pompier avant que ce dernier ne prenne le titre de Grand Echanson, jugé moins commun. Le Cercle des étudiants luxembourgeois a un Pompier en 1902 tandis que le Cercle des étudiants wallons anticléricaux en a un en 1911. 

Mais rien n'indique que les Pompiers des différentes universités officiaient avec une corne à boire. Il est en tout cas certain que ce ne fut le cas ni à la Bohème liégeoise ni chez les Nébuleux de Bruxelles.

Parmi les indices qui nous laissent penser qu'il y a cependant peut-être eu çà et là une équivalence entre les titres et attributs de Cornifère et ceux de Pompier figure cet entrefilet transmis par Michel Péters : en 1906, à côté du Président, du Vice-président, du Secrétaire, du Trésorier, du Bibliothécaire et du Rapporteur, le Comité de l'Union luxembourgeoise de Liège compte un "cornifère-pompier". Les deux fonctions liées au service de la bière y semblent donc bel et bien jumelées. (L'Etudiant Liégeois, du 30 octobre 1906). Mais il est difficile d'en déduire que la fusion de ces deux fonctions fut généralisée...

L'Etudiant Liégeois du 9 mars 1904, aussi transmis par Michel Péters, relate le voyage d'une députation d'étudiants liégeois, gantois et bruxellois partie saluer des étudiants allemands à Aix-la-Chapelle. Le rituel semble le même à Aix qu'à Gand et Liège : la corne circule de main en main : "Des cornes immenses, cerclées et écussonnées de plaques d’argent, circulent. Chacun avale une gorgée de bière et passe la corne au voisin."


Pipe sans date. La corne figure en bonne place,
avec la chope, les pipes, paragraphe 11
(indiquant, dans les règlements étudiants, qu'on boit toujours trop.)

vendredi 29 mai 2020

Quelques meubles de la Rauracia, à Basel

La corporation académique Rauracia de Basel s'est installée au numéro 2 du Gemsberg, qu'elle partage avec l'Alemannia. Les anciens frères de couleurs continuent à fréquenter assidument leurs anciennes sociétés.

Il est vrai que le confort est au rendez-vous… Le rez du bâtiment est occupé par un restaurant. Et une partie du mobilier de la Rauracia y est visible : tables, chaises, lustres portent les symboles de la confrérie… Sans parler des cornes ni des vitraux…

Si les étudiants belges parvenaient à garder le contact avec leurs anciens et si les cercles fédéraient leur énergie, ils pourraient sans doute disposer de telles maisons. Mais le veulent-ils ?

Quelques prises de vue

Au fonde la salle se trouve la longue table du Stamm (de la réunion) de la Rauracia. Au-dessus de celle-ci des lustres arborent son blason et son Zirkel (monogramme) et, autour de celle-ci, les chaises portent également le Zirkel de la corporation.




La chaise du Fuchs Major (chargé de l'éducation des nouveaux sociétaires) porte l'écu frappé du Zirkel de la Rauracia, le heaume coiffé du dragon de la ville.

A gauche de l'écu, on trouve le Fuchs (l'apprenti désigné sous le nom de "renard"), avec son band, sa casquette et sa chope de bière. A droite de l'écu, une corne d'abondance, d'où l'on voit émerger de la mousse de bière. Dans de nombreuses corporations, la corne est remplie de bière lors de l'intronisation des nouveaux sociétaires et ceux-ci sont invités à la vider.


La table est sculptée. Elle porte les noms des Philistins d'honneur, gravés en cercles concentriques depuis 1949. Dans d'autres sociétés, ce sont les vulgos (surnoms) des frères de couleurs qui y sont inscrits. 


La Rauracia est une société combattante, c'est-à-dire pratiquant le mensur (duel étudiant au sabre), ainsi que le rappelle les rapières ajoutées au blason. 


Le vulgo (noté v/o) des sociétaires qui ont offert les chaises ou à qui elles sont offertes y sont gravés.



Une des cornes d'abondance dans lesquelles les nouveaux frères de couleurs boivent lors de leur intronisation. Elles sont parfois offertes entre corporations à l'issue de cérémonies communes ou de combats au sabre.



Quelques-uns des vitraux et l'un des lustres de l'Alemannia.



Deux cannes estudiantines

Selon le "Livre des 150 de la Société d'étudiants Helvetia" édité en 1982, les corporations étudiantes auraient emprunté l'usage de la canne, et bien d'autres pratiques comme celle du vulgo (ou surnom), aux compagnonnages. Les sources sur lesquelles s'appuient ces hypothèses ne sont malheureusement citées.

Ces cannes sont souvent en jonc, parfois en ivoire ou en bois. Elles portent soit simplement le Zirkel (ou monogramme) de la corporation étudiante soit son blason complet. Elles permettent de se démarquer des simples mortels. Mais pas seulement.

Pour des raisons religieuses, les étudiants catholiques allemands et autrichiens ne peuvent pas pratiquer le mensur, duel au sabre apparu au XVIIIe siècle et qui a connu son essor au XIXe siècle. Aussi leurs corporations catholiques sont-elles qualifiées de "non combattantes". Dans les faits, rien n'empêchait cependant les étudiants catholiques d'utiliser - comme tous les autres - leur canne lors des nombreuses rixes qui opposaient les corporations.

Si les étudiants belges, issus de milieux moins fortunés que leurs homologues, possédaient aussi des cannes, celles-ci étaient moins prestigieuses, souvent en jonc, quand ce n'étaient pas de simples gourdins. Mais, jusque dans les années 1930 au moins, elles servirent elles aussi lors des bagarres entre étudiants.

Deux cannes et un dessin

La première canne que nous présentons a été offerte lors du semestre d'été de 1983 au Fuchs Major (chargé de l'éducation des nouveaux sociétaires) d'une corporation que nous n'avons pas pu identifier.

Le blason sculpté dans l'ivoire de cette canne reprend la devise classique "Einer für Alle, Alles fur Einen" ("Un pour tous, Tous pour un"). On y voit également un tonneau marqué du §11. Ce paragraphe est repris dans la plupart des Comment (manuel de savoir-vivre et de savoir-boire des corporations) et indique qu'on boit toujours trop.





La seconde canne, en ivoire, date de 1890. Elle est nettement plus usée. Elle appartenait à un Bursch du Corps Hassia de Darmstadt.



Cette encre de chine, de 1908, représente une corporation catholique "non combattante" de Vienne. On y voit l'usage pacifique qui y est fait de la canne.
 

lundi 23 mars 2020

Du sanatorium universitaire au chansonnier bellettrien

Le village de Leysin, niché dans les Alpes suisses, bénéficie d'un excellent ensoleillement et d'un climat sain. Aussi accueille-t-il des malades de rachitisme dès le 19e siècle.

En 1903, le docteur Rollier s'y installe et établit un premier sanatorium pour enfants tuberculeux. L'importante activité de ce médecin, transforme peu à peu Leysin en station de cure internationale.


Le village de Leysin, à la fin du 19e siècle.


En 1918, le docteur Louis Vauthier, Bellettrien neuchâtelois (actif de 1908 à 1918), lance l'idée d'un Sanatorium universitaire international. Il en sera le directeur de 1922 à 1953. (in "Livre d'Or de Belles-Lettres de Neuchâtel, 1832-1860"). 

Vauthier est soutenu dans sa démarche par la Confédération internationale des étudiants, l'Entr'aide universitaire internationale, la Fédération internationale des femmes diplômées des Universités, la Fédération universitaire des associations chrétiennes d'étudiants, la Fédération universitaire internationale pour la Société des Nations, Pax Romana et l'Union universitaire des étudiants juifs.


Le "Bulletin technique de la Suisse romande" du 8 mars 1930 explique le but de ce sanatorium international était de "grouper et de guérir, dans une atmosphère familiale et studieuse, des étudiants et des professeurs de tous pays, atteints de tuberculose curable ou prédisposés à cette maladie. Installé sans luxe inutile mais suivant les exigences de la science moderne, ce Sanatorium devait, en effet, procurer à ses hôtes les moyens de poursuivre, au moins partiellement, leurs études et leurs travaux avec une certaine méthode et dans un esprit d'entraide et de collaboration internationale."




Les Archives de l'Université de Genève précisent qu' "Avec la découverte de la streptomycine, un dérivé de la pénicilline et les antibiotiques, le traitement de la tuberculose fut radicalement transformé, marquant le déclin de la Station Médicale et la fermeture, dès 1954, de la plupart des sanatoriums. Le Sanatorium Universitaire est vendu en 1973 au Service Suisse du Tourisme pour Etudiants (SSTE) qui le convertit en hôtel pour étudiants, avant d'être démoli en 2006."

Une Revue pour soutenir

En mars 1929, le Cercle de Droit, le Cercle des Sciences, le Cercle Polytechnique de l'ULB, membres de l'Union nationale des étudiants de Belgique, soutiennent eux aussi le projet du docteur Vauthier : ils montent la Revue "A l'Eau l'inter...", dont les bénéfices iront au Sanatorium universitaire de Leysin.

Les 3 actes sont en réalité d'anciennes Revues remises en forme : "C.D. c... IIe !!! ou Les Poils se redressent", "Les Bleus ont soif" et "Qu'est-ce que le C.P. ? Une vaste... chose".






Séjour à la montagne et passage à Lausanne

Lorsqu'en 1945, des Poils de l'ULB passent leur convalescence dans les Alpes suisses, ce n'est cependant pas au Sanatorium universitaire de Leysin qu'ils séjournent : ils sont hospitalisés à quelques kilomètres de là, au sanatorium des Diablerets, avec l'appui du Fonds européen de Secours aux étudiants.


Le village des Diablerets, vers 1900

La Société de Belles-Lettres possédait un chalet, le Revenandray, sur les hauteurs du village des Diablerets. Les ULBistes y ont-ils rencontré les Bellettriens ? L'histoire ne le dit pas.


Il est par contre certain que les Poils de Bruxelles rencontrèrent bien des Bellettriens à Lausanne. Et ce fut pour les étudiants suisses l'occasion de découvrir notre répertoire de chansons paillardes, ainsi que le relève le Bruxelles Universitaire d'octobre 1945.

C'est sans doute de cette rencontre que naîtra quinze ans plus tard "Le Vray Antiphonaire bellettrien", dont la table des matières ressemble pour l'essentiel à celle des "Fleurs du Mâle" de l'époque.




Bruxelles Universitaire, octobre 1945.