jeudi 18 juillet 2013

Cette A.G. critique

Le 30 mars 1927, l'Association générale donne une Revue au théâtre Varia, à Bruxelles : "Cette A.G. critique". Le délire s'empare de la salle et du bar. Il faut dire que c'est assez haut en couleur et assez grivois pour l'époque. Et que c'est assez critique au sujet du déménagement de l'Université du centre-ville au Solbosch.

La vieille Université de la rue des Sols se vide peu à peu de ses étudiants et les bâtiments se dégradent. C'est un spectacle déchirant pour beaucoup de Poils qui y ont étudié et qui ont guindaillé dans les quartiers voisins. Une chanson propose d'ailleurs mettre un terme à ce supplice : S'il faut qu' ça brûle, eh bien j' donn' le pétrole, / à moins qu' ça tomb' tout seul rue des Sols. Un chien pourrit dans un' des petit's cours. / Si ça dur' ça s'ra mon tour. 

La nouvelle Université est trop éloignée du centre ("Partez une heure avant, c'est prudent"). Ses bâtiments - l'Usine - sont jugés labyrinthique ("Faut toujours un plan dans sa poche") et vilains ("on put voir dans les boues du Solbosch / Que le gosse était venu bien mioche").

Nous ne présentons ici que les pages les plus significatives du programme de cette Revue, composée de deux prologues et de trois tableaux. Le tout joué par des Poils aux pseudonymes savoureux.








Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

Et un zoom sur une caricature due à Bizuth.



C'est toute l'exubérance de cette Revue qui renaît à la lecture du compte-rendu qu'en donne le Bruxelles Universitaire de mai 1927.




Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

lundi 15 juillet 2013

Résistance : le square Groupe G

Le 17 novembre 1994, à l'occasion de la célébration des 50 ans de la Libération, le Cercle du Libre Examen, l'Association des cercles étudiants (ACE) et le Bureau des étudiants administrateurs (BEA) organisent une cérémonie en hommage au Groupe G, un groupe de résistants né à l'ULB. Un monument provisoire en bois est fleuri en présence de Jean-Louis Servais, membre du bureau de l'Association générale des étudiants en 1941 et ancien du Groupe G.

Un feuillet

Peu avant la Saint-Vé 1994, le Librex réalise un feuillet de quatre pages destiné à tous les étudiants. Il y présente l'activité du Groupe G qui se caractérise par son ancrage ulbiste, son esprit scientifique, la contradiction interne, la réflexion sur les conséquences des actions et un recrutement ouvert (au-delà des barrières idéologiques). 

L'action la plus remarquable du Groupe G reste sans doute la "Grande coupure" de janvier 1944. Le Groupe sabote alors 28 pylônes électriques situés en Belgique, qui alimentent de nombreuses entreprises allemandes.

Le feuillet aborde aussi brièvement les Partisans armés, de tendance communiste, qui se chargent de l'exécution des collaborateurs importants, comme l'ancien dirigeant du Cercle du Libre Examen Louis Fonsy.

 

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Une médaille et un monument

De leur côté, en 1994, l'ACE et la Brussels Studentengenootschap font frapper une médaille de Saint-Verhaegen en l'honneur du Groupe G.

Médaille de la Saint-Vé 1994. Photo Collectiones Studenticae.

Il était prévu dès l'origine d'édifier un monument définitif là où s'était déroulée la cérémonie du 17 novembre 1994 mais ce projet sombra peu à peu dans l'oubli. Il fallut attendre le 19 novembre 1996 pour assister à l'inauguration du monument définitif, édifié grâce au travail du BEA et à la souscription publique qu'il a lancé.

Le monument est composé d'une pyramide de pierre grise et de douze colonnes en métal, qui sont autant de symboles maçonniques. Deux des faces de la pyramide sont brutes et la troisième est polie ; ce qui rappelle que l'Homme peut s'améliorer. Quant à elles, les colonnes sont brisées, en souvenir des femmes et des hommes qui sont tombés dans la lutte pour leurs libertés.

Enfin, la pierre évoque le passé et le métal l'avenir. Le message est clair : le combat pour la liberté de pensée est permanent.

Vue partielle du monument du square Groupe G. Photo Franz André, 2013.

dimanche 14 juillet 2013

George Garnir fut-il Nébuleux ?



Dans ses Souvenirs d'un revuiste (1926), George Garnir (1868 - 1939) - l'auteur du Semeur - évoque la revue étudiante Eendracht maakt macht lancée en février 1888. Elle fut, dit-il, "l'Alma Genetrix de toutes les autres revues universitaires : elle fixa le type de l'étudiant littérateur, de l'étudiant en vadrouille, de l'étudiant bloqueur et de l'étudiant gosse. Elle inaugura les parodies des leçons professorales." 

Au détour d'une ligne, Garnir nous dit que cette revue "en quelques actes et autant de tableaux" fut jouée par "les premières étoiles du Cercle "Les Nébuleux"", fondé en octobre 1887.

Or, quelques paragraphes plus loin, le même Garnir indique qu'il a participé à la rédaction de la revue : "Les auteurs d'Eendracht ? Ils étaient trois et même quatre, tous Montois : Fernand Robette, Fernand Dessart et Maurice Carez ; j'y avais aussi mis la main, mais c'est une main qui ose à peine", écrit-il.

Et de signaler également que c'est dans Eendracht qu'il fit ses débuts chorégraphiques : Gustave Dryepondt et lui furent "les deux premières danseuses mâles qui se soient fait applaudir à l'Eden de la rue de la Croix-de-Fer par un public idolâtre".

Reprenons : une pièce jouée par les Nébuleux, que Garnir a co-écrit et dans laquelle il a dansé... Cela suffit-il pour affirmer que Garnir a fait partie du fameux Cercle des Nébuleux ? Clairement, non.

Cependant le doute subsiste. Car si George Garnir ne mentionne plus jamais les Nébuleux ni dans ses Souvenirs d'un revuiste ni dans ses Souvenirs d'un journaliste, cela ne signifie pas pour autant qu'il n'en pas été membre. Garnir est en effet assez discret sur l'ensemble de son parcours universitaire. Ainsi, il ne parle pas non plus de ses études de droit. Et il n'évoque que de loin le Journal des étudiants qu'il lance en 1888 avec le futur sénateur Henri Disière. Il pourrait cependant être content de cette publication : il y a fait ses armes de journaliste et elle s'est maintenue jusqu'en 1914. 

De la même manière, s'il détaille le conflit de 1890 qui oppose les étudiants et les autorités académiques après le refus d'une thèse en philosophie, Garnir ne fait que citer le comité de la Permanente (l'ancêtre de l'Association générale des étudiants), qu'il anime à ce moment-là vigoureusement avec Louis de Brouckère, Paul-Emile Janson et quelques autres. (George Garnir, Souvenirs d'un revuiste)

Enfin, il faut attendre 1959 et la publication posthume des Souvenirs d'un journaliste, pour trouver l'histoire du Semeur sous la plume de Garnir. Et encore, il la résume en quelques paragraphes teintés d'humour, alors qu'il aurait également pu se féliciter de la pérennité de ce chant, écrit lors du conflit de 1890.

On l'aura compris, ce n'est pas Garnir qui nous confirmera son appartenance aux Nébuleux. Hélas, Charles Sillevaerts, le seul Nébuleux à avoir consacré plusieurs pages à son Cercle (In illo tempore, 1963), lui non plus, ne livre rien sur Garnir. Cela dit, Sillevaerts ne mentionne le nom d'aucun de ses Frères dans ses mémoires... L'adhésion de Garnir aux Nébuleux n'est donc pas exclue. Mais elle reste à prouver.

L'origine du Chant des étudiants, par Garnir

Dans ses Souvenirs d'un journaliste (publiés à titre posthume en 1959), George Garnir - qui fut entre autre cofondateur de l'hebdomadaire Pourquoi Pas ? - revient avec humour sur la naissance du Chant des étudiants (rebaptisé plus tard Le Semeur) lors du conflit qui, en 1890, opposa les étudiants aux autorités académiques suite au rejet de la thèse de Dwelshauwers, un jeune docteur en philosophie.

Le Chant des étudiants est entonné pour la première fois en public lors de la Saint-Verhaegen de 1890, au pied de la statue de Théodore Verhaegen, installée dans la cour de l'Université, place de l'Impératrice.











Caricature de Garnir par Ochs.

mercredi 10 juillet 2013

L'affaire Dwelshauwers et l'affaire Reclus

L'Hymne des Etudiants, rebaptisé plus tard Le Semeur, naît en 1890, à une époque où l'Université connaît des tensions considérables entre son aile progressiste et son aile conservatrice. 

Le Bruxelles Universitaire du 25 janvier 1946 revient sur deux épisodes tumultueux de l'histoire de l'ULB : l'affaire Dwelshauwers (du nom d'un jeune docteur en Philosophie dont la thèse aux accents positivistes choque le professeur Tiberghien, un rationaliste chrétien) et l'affaire Reclus (du nom du célèbre géographe libertaire).

Au plus fort de la crise, l'affaire Reclus voit 302 étudiants sur 1316 inscrits se solidariser avec le géographe face aux autorités académiques qui l'écartent de l'université en raison de ses opinions politiques.

Ce conflit - plus lourd de conséquences que l'affaire Dwelshauwers - débouche en 1894 sur la création de l'Université Nouvelle (dont les chaires seront occupées par des professeurs très progressistes). Celle-ci s'installe rue des Minimes, dans l'ancienne maison de Verhaegen (qui accueille aujourd'hui par le Musée juif de Belgique). Elle existe jusqu'à la fin de la guerre 1914-1918 ; elle fusionne alors avec l'ULB.

La Digithèque de l'ULB a consacré un article plus développé à cette période de tensions, dont l'ULB sortira en adoptant officiellement le principe du libre examen comme article premier de ses statuts le 10 juillet 1894.











jeudi 4 juillet 2013

Cinq siècles de chansons paillardes

Boire est très bon pour la santé, pour peu qu'on n'avale pas d'eau : elle rend l'étudiant triste et malingre. Chanter est également excellent : la circulation d'air permet de nettoyer les poumons des miasmes qu'on attrape en bibliothèque. 

Gueuler des chansons à boire surpasse donc de beaucoup un séjour en sanatorium ou une cure thermale. Et, ce qui n'est pas négligeable, entonner un chant paillard joint l'utile à l'agréable : ça met aussi le cœur en joie et fait saigner les oreilles du Bourgeois.

C'est donc tout naturellement que Xavier Hubaut, directeur de la Chorale de l'ULB, s'est penché sur la source de tant de bienfaits. Il a épluché des manuscrits, des recueils et des partitions du XVIe comme du XXe siècle.

En 2012, il a publié le résultat de ses recherches rigoureuses sous un titre qu'on qualifierait de sobre s'il n'invitait à boire : "Cinq cents ans de chansons paillardes".

La première partie du livre s'articule autour d'une vingtaine de chapitres consacrés notamment aux Travaux des champs, aux Deuils et réjouissances, aux Amours rustiques ou encore aux Chansons de route. Au fil des pages, on redécouvre avec amusement des chansons fort connues, qui unissent des générations de Poils et de Plumes. Et pour cause : leurs vers et leurs airs ont été sculptés par le temps ; nombre d'entre eux ont en effet deux ou trois siècles.

Quant à la seconde partie, elle aborde la musique elle-même. Les partitions sont fort rares ; aussi l'auteur a dû se limiter à quelques exemples pour démontrer leurs origines. Les unes résultent de l'évolution d'une musique ancienne, tandis que d'autres sont un pastiche ou une reprise d'un timbre connu.

Une bibliographie composée de plusieurs dizaines de titres achève de faire de cet ouvrage une référence incontournable pour quiconque veut connaître l'histoire des Moines de Saint-Bernardin, de L'ancien étudiant, des Quatre-vingts chasseurs, de La femme du roulier, du Grand Métingue du Métropolitain, de Ma femme est morte et de tant d'autres chants repris en guindaille depuis... si longtemps.

Xavier Hubaut, "Cinq cent ans de chansons paillardes", 2012, 160 pages, 14 euros.
Disponible auprès de xhubaut@ulb.ac.be

mardi 2 juillet 2013

Costumes et chars de la Saint-Vé de 1952 ou.. 1956

Dans les années 1920 et 1930, des étudiants se costumaient le jour de la Saint-Verhaegen.
 
Si l'on en juge par les clichés qui nous ont été transmis par un antiquaire (et que nous vous présentons ci-dessous), cette tradition s'est maintenue jusque dans les années 1950. Elle est en tout cas perdue au début des années 1960, d'après le témoignage de notre Camarade M.rc R.pp.l, Poil en Médecine à cette époque.

Saint-Vé de 1927.
Les panneaux "Sens interdit" se moquent du très catholique Docteur Wibo.
 
Saint-Vé de 1931.
Cette photo provient du Soir Illustré du 28 novembre 1931.
Elle a été empruntée à Quevivelaguindaille.be.

 
La Saint-Verhaegen de 1952 ou 1956 

Ces photographies de Saint-Verhaegen, prises au Sablon, figurent dans une même série de négatifs. Elles nous ont été communiquées sans la moindre indication. Dans les décors des chars, M.rc R.pp.l a néanmoins reconnu la caricature du roi Farouk 1er d'Egypte, coiffé de son incontournable fez.

Farouk est renversé par un coup d'Etat en juillet 1952. Il s'exile à Monaco puis en Italie mais continue à vivre dans le luxe, ce que souligne manifestement le décor de l'un des chars.

En 1956, l'Egypte nationalise le Canal de Suez, ce qui déclenche un conflit avec le Royaume-Uni, la France et Israël. Cet événement aux conséquences internationales a sans doute plus marqué les étudiants belges que la chute du roi.

Il peut donc s'agir de la Saint-Verhaegen de 1952 ou - plus probablement - de celle de 1956. Au revers du manteau d'une jeune femme, on distingue d'ailleurs une médaille de Saint-Vé qui rappelle celle de 1956. Si l'on pouvait voir d'autres médailles sur les pennes, on pourrait confirmer la date du cortège. Ce n'est malheureusement pas le cas.

Le décor du char évoque Farouk 1er et son train de vie fastueux.
Les étudiants sont coiffés du même fez que le roi d'Egypte.
 
Le tonneau de bière, quand il fallait encore pomper.
Au revers du manteau de la Plume,
on voit une médaille de Saint-Vé qui ressemble à celle de 1956.

Le char de Médecine.
Les étudiants sont déguisés en carabins dignes de Molière.

Les scènes peintes sur les décors sont accompagnées d'un latin de cuisine :
Ensuita purgare, ostea seignare, clysterium donare.

Devant le char, un Poil se promène avec une trompette.
Derrière le char, on voit le café Saint-Martin,
qui deviendra le Vieux Saint-Martin en 1968.

Un Poil de Polytech s'amuse avec des fumigènes.

Le Poil de Polytech et ses fumigènes.
Sa salopette est marquée des initiales du Cercle Polytechnique.

Un char non identifié.
A droite, la vitrine d'un concessionnaire de cyclomoteurs Lambretta,
une marque italienne née en 1947.

Le char de Gembloux.

vendredi 21 juin 2013

Brève chronique de la Saint-Vé, de 1884 à 1945

« Jamais de la vie, on ne l’oubliera, la première fille qu’on a prise dans ses bras… » S’il dit vrai, Brassens aurait pu tout aussi bien fredonner la même chose sur « la première Saint-Vé où l’on se cuita ».

Chaque année, les nouveaux étudiants de l’Université libre de Bruxelles attendent avec impatience la Saint-Verhaegen ou « Saint-Vé », qui célèbre la fondation de leur Alma Mater le 20 novembre 1834. Et pour cause : tandis que les anciens - les « Poils » - vadrouillent, guindaillent, chantent et dansent dans un joyeux chaos, ils sont - eux - qualifiés de « Bleus » et sont chahutés de septembre à novembre par le comité de leur cercle facultaire. Aux épreuves s’ajoutent les joies : ils apprennent l’argot estudiantin, les chants séculaires, les rites bibitifs. Au terme de leur initiation, les néophytes sont baptisés à la bière et au bleu de méthylène. Consécration : ils reçoivent leur « penne », la casquette à laquelle ils épingleront une étoile par année académique.

Arrivent le 20 novembre et la Saint-Verhaegen, point d’orgue des activités du semestre d’hiver. Ce jour-là, les Bleus des différentes facultés se pavanent avec leur penne monostellaire et immaculée ; ils vont se rencontrer, se reconnaître et se découvrir nombreux. Ils vont surtout enfin pouvoir côtoyer leurs aînés dans une franche camaraderie lors des commémorations.

La matinée est consacrée aux hommages. Les autorités académiques et les représentants des cercles saluent la mémoire de Pierre-Théodore Verhaegen, fondateur de l’Université, dont ils fleurissent la tombe au cimetière de Bruxelles et la statue installée au campus du Solbosch. Un hommage est également rendu aux morts de la Seconde guerre mondiale, au Tir national où des étudiants furent exécutés et au monument élevé sur le Solbosch en l’honneur du Groupe G, mouvement de résistants né à l’ULB.

Les réjouissances proprement dites débutent à l’hôtel de ville de Bruxelles, où un verre de l’amitié est offert par le bourgmestre. De là, la délégation de l’Université, accompagnée d’une fanfare, se rend le cœur pétillant au pied de Manneken Pis, habillé en étudiant pour l’occasion, elle lui offre l’une ou l’autre perle des Fleurs du Mâle, le chansonnier estudiantin. On entend alors retentir l’’hymne des étudiants qui débutent par le généreux « Semeur vaillant du rêve… »

L’après-midi, un cortège haut en couleur est propulsé dans le centre-ville par les cercles étudiants. Autour de chars décorés sur un thème d’actualité, on chante, on écoute un rock survolté à la place des classiques lancés par la fanfare jusque dans les années 1990. Et on déguste pils et kriek par hectolitres. Les Bleus attrapent la cuite et, sous un ciel étoilé, découvrent l’existence des trous noirs. C’est leur première Saint-Vé : ils font désormais pleinement partie de la communauté universitaire. Mais… la soirée se poursuit bien évidemment en chansons dans les estaminets du centre-ville et du quartier de l’Université.

Si la Saint-Verhaegen, avec ses hommages et son cortège, s’inscrit dans le paysage (et la géographie) de Bruxelles, elle est davantage une fête communautaire qu’une réjouissance locale. Aussi croise-t-on souvent des Poils grisonnants qui célèbrent leur trentième ou leur quarantième Saint-Vé au milieu d’étudiants, qu’ils appartiennent ou non au même cercle. Les différentes sections régionales de l’Union des Anciens Etudiants de l’Université libre de Bruxelles organisent d’ailleurs leur traditionnel banquet de Saint-Verhaegen, à Bruxelles mais aussi à Ath, près de Charleroi, dans le Brabant wallon, à Paris, à New-York à Kinshasa et Pékin… On y entonne les mêmes refrains ; on y évoque de la même manière les camarades et les vadrouilles, les professeurs et les buses.

Les débuts

La tradition de la Saint-Verhaegen remonte aux fêtes organisées à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’ULB en 1884. Ce sont elles qui donnent l’impulsion initiale au folklore estudiantin ULBiste tel que nous le connaissons aujourd’hui, bien que l’on guindaillât depuis longtemps déjà dans les bistrots du quartier de l’Université, installée à cette époque dans le palais Granvelle, rue des Sols. La cour d’honneur, où s’élevait depuis 1865 la statue de Verhaegen, donnait sur la rue de l’Impératrice, à l’endroit où s’ouvre actuellement la Galerie Ravenstein boulevard de l’Impératrice.

Outre les fêtes organisées à l’ULB, une délégation de trois cents étudiants est reçue le 21 novembre 1884 par le Grand Orient, dans le temple de la rue du Persil. Ils remettent un maillet d’argent au grand maître Eugène Goblet d’Alviella. Par ce geste, ils affirment les liens privilégiés que leur Université entretient avec la Franc-Maçonnerie belge qui l’a fait naître et, plus particulièrement, avec le Frère Pierre‑Théodore Verhaegen, disparu en 1862. L’histoire de ce maillet ne s’arrête pas là : dérobé à l’exposition anti‑maçonnique de 1941 par l’étudiant en médecine Paul­-Emile Lambelin, il est remis après la guerre au Grand Orient accompagné de la mention « Offert à la Franc‑Maçonnerie par la Fédération des Etudiants à l’occasion du 50e anniversaire de la fondation de l’Université de Bruxelles. Récupéré par eux à l’exposition antimaçonnique à Bruxelles en 1941 ».

Mais c’est en 1888 que Pierre Théodore connut les joies de la canonisation.

La Saint-Verhaegen de 1888

L'expression « Saint‑Verhaegen » n'apparaît qu'en 1888. Tandis que la Belgique est sous tutelle catholique depuis quatre ans et que les tensions grandissent au sein du parti libéral entre progressistes et doctrinaires, les étudiants décident- non sans ironie - de sanctifier le fondateur de leur Université, afin de réaffirmer les idéaux de celui-ci.

Le matin du 20 novembre 1888, ce sont ainsi 200 étudiants (sur 1400) portant les drapeaux des différentes sociétés quise rendent au pied de la statue de Verhaegen,située devant les bâtiments de la rue des Sols. Puis, ils vont déposer une couronne de feuilles de chêne sur sa tombe au cimetière de Bruxelles. 

L'ULB, rue de l'Impératrice (vers 1910).

L'Etudiant, organe de la jeunesse libérale universitaire, du 22 novembre 1888 nous livre un compte-rendu détaillé de cette journée organisée par la Société Générale des Etudiants. En lisant entre les lignes, on comprend que les moments forts de la journée - tels que le cortège, les discours et les hommages, le banquet agrémenté d'une séance théâtrale et de chansons ainsi que le bal et le punch flambé -­ existent alors depuis plusieurs années. Ainsi, on retrouve déjà le punch au banquet du 20 novembre 1859.

Il est très probable que le cortège du matin reliant l'estaminet de la Porte-Verte (installée près du Treurenberg) à l'Université se soit déroulé sous la forme d'un « monôme », c’est-à-dire en une file indienne à laquelle l’étudiant de tête imprime des courbes fantaisistes en zigzagant sur la voie publique. Après un banquet pharaonique tenu à la Porte-Verte, les étudiants accompagnés de leur Harmonie se dirigent à nouveau vers l'Université. Ils la découvrent éclairée aux feux de Bengale et à la lumière électrique. Des acclamations accueillent le spectacle « aux allures d’apothéose », selon les termes de L’Etudiant. Puis tout le monde marche vers le local des vétérinaires (rue des Poissonniers) et la Croix-de-Fer, le local du cercle intime des Nébuleux, avant de se diriger vers le restaurant qui accueille le banquet du corps professoral et administratif. Un parcours bien différent de celui du cortège actuel.

Deux ans plus tard, les autorités académiques se joignent aux commémorations organisées par les étudiants.

De la première guerre mondiale aux années 1930

Le programme des festivités évolue… mais jusqu’à la fin des années 1930 le principe reste le même : diverses cérémonies officielles, un cortège en monôme, suivi d’activités bibitives vespérales et nocturnes dont l’ingurgitation d’un punch flambé. On y ajoutera dans les années 1920 une escapade à l’aube pour aller savourer une soupe à l’oignon chez « Moeder Lambic », un estaminet coincé entre le Bois de la Cambre et la chaussée de Waterloo.

Bien entendu, parfois les événements se chargent de modifier cette belle organisation : ainsi, pendant la première guerre, des Saint‑Vé ont été célébrées au Front. L’Indépendance Belge du 30 novembre 1916 rapporte que, le 19 novembre, se sont réunis à La Panne cinquante‑huit étudiants et anciens étudiants, dont les pensées allaient vers leurs frères qui à la même heure chantaient « Je meurs vaillant du rêve » dans les boues de l’Yser et de l’Yperlée et, surtout, vers ceux des leurs mort au champ d’« honneur ».

Après avoir souffert dans les tranchées, les étudiants retrouvèrent leurs auditoires avec plaisir. La Saint-Verhaegen de 1919 a été une très grande explosion de joie : les bourgeois ont accueilli le cortège au cri de « Vivent les étudiants ! » Les chansonniers en ont gardé le souvenir dans les couplets de « La première Saint-Vé »…

La première Saint-Vé
Air : Marche des poilus

Depuis six ans d'affreux silence,
Nous n'avions plus connu ce jour
Que les soldaient fêtaient en France
Avec ferveur, avec amour.
Mais cette fois, c'est dans Bruxelles
Que, libérés et réunis,
Nous avons chanté, pleins de zèle,
Verhaegen, notre grand ami.

Ah, quelle nuit de plaisir
Nous avons passée ensemble ;
Ah, l'immortel souvenir ;
Toute la ville encore tremble
De nos cris harmonieux,
Dignes échos de l'orgie ;
Verhaegen peut être heureux,
La fête fut bien réussie.
Médaille honorifique.
Derrière l'étudiant-soldat, on reconnaît les bâtiments
de l'ULB, rue de l'Impératrice.

Au verso, le nom de l'étudiant honoré par l'Université.

Dans les années 20, les activités se passaient naturellement dans les locaux de l’Université et à la Maison des Etudiants, au Palais d’Egmont, et le cortège descendait vers la ville, prenait les boulevards du centre jusqu’à la place Rogier, revenait par la rue Neuve puis remontait par la rue de Namur jusqu’à la porte du même nom.

C'est à cette époque que commencent à apparaître les ancêtres des « chars » actuels. Les étudiants avaient alors un souffre‑douleur tout trouvé : le célèbre et très catholique docteur Wibo (prononcez « vit-beau »), président de la « Ligue pour le relèvement de la moralité publique ». Avec une telle carte de visite, il ne pouvait que s’attirer les sarcasmes des Poils. Son mannequin ornait le fiacre de l’Assemblée générale, avant qu’y fût bouté le feu.

La Saint-Vé de 1927 et le fiacre avec Wibo.
Deux Poils jouent les bourreaux :
ils portent les mêmes cagoules que les comitards de baptême.

Plus tard, lorsque l’Université aura été transférée au Solbosch, les étudiants nostalgiques feront un arrêt à la « Vieille Université ».

La Seconde Guerre mondiale

En 1939, 40 et 41 (l’ULB fermera ses portes le 25 novembre 1941), l’A.G. décida de renoncer à la fête et d’organiser des collectes au profit des familles des étudiants et anciens étudiants mobilisés. Mais pendant toute la durée des hostilités, les pensées des étudiants et anciens étudiants allaient, aux alentours du 20 novembre, vers leur Alma Mater. Ainsi, pas mal d’étudiants de l’ULB sont partis à Londres pour continuer le combat contre le régime nazi.

En 1943, lors d’une des Saint-Verhaegen d’exil, un Poil de l’ULB racontera ce qu’il avait vécu un an plus tôt. En octobre 1942, il est à la prison de Saint-Gilles : « J’ai croisé dans les couloirs de vieux professeurs, grossièrement vêtus de chandails de laine, chaussés de lourds souliers. Je savais que dans de nombreuses cellules, il y avait des anciens de Bruxelles et même des étudiants. » « Novembre 1942 : la Saint-Verhaegen approche… Il vient d’être condamné à mort et attend son exécution… Il s’évadera le lendemain et rejoindra la RAF, mais, ce 20 novembre, avant de partir, il veut dire adieu à ceux qui restent. « Je grimpe sur la table de ma cellule et, à tue-tête, je chante : Semeur vaillant du rêve… L’écho me répond de toutes les cellules. Ce ne sont pas seulement ceux de l’U.L.B., mais tous, qui du fond de leur cachot, répètent ce chant de liberté. (…) » (Revue de Médecine et de Pharmacie, Saint-Verhaegen 1945)

L’Université rouvrira ses portes le 20 novembre 1944 : il n’y eut bien entendu pas encore de cortège cette année‑là, une partie du territoire national étant encore occupé. Un rassemblement eut néanmoins lieu au Solbosch, devant la statue de Verhaegen et à la colonne du Congrès.
 
 
Le Soir Illustré du 22 novembre 1944.
Image empruntée à Quevivelaguindaille.be
Le premier cortège aura donc lieu le 20 novembre 1945… et 1946 verra la réapparition de la médaille de Saint‑Vé. Car la Saint-Vé, c’est aussi les médailles émises chaque année depuis 1938 et accrochées aux pennes. A l’origine, l’A.G. était seule émettrice de médailles. Dans les années 1950, sont apparues les médailles dites « parallèles », émises par d’autres associations d’étudiants… voire des personnes physiques. Ces médailles sont souvent, mais pas toujours, en rapport avec le thème du cortège. Certaines sont de véritables œuvres d’art estudiantin : rendons ici tout particulièrement hommage à Guy Lassine, qui dessina les médailles de l’A.G. de 1954 à 1960.

Médaille de Saint-Vé de 1946.
Le vert et le rouge sont un rappel des couleurs de la Ville de Bruxelles.
Et après…

La place et le temps nous manquent pour poursuivre notre récit : l’écriture complète de l’histoire de la Saint‑Vé sera pour celui ou celle qui s’y attèlera un jour sera un travail de longue haleine ! Peut-être accepterez-vous de la part du premier auteur un souvenir de sa prime jeunesse. La Saint‑Vé, ce n’est pas que les cérémonies officielles, ce n’est pas que le cortège. C’est aussi la visite, pour certains, à leur ancien athénée. Ainsi, au milieu des années 70, dans un célèbre établissement de la rue Ernest Allard, les étudiants ont trouvé fort amusant (ça l’était) de transformer les cacas d’athénée que nous étions en saumons, leur faisant remonter les escaliers après avoir bien entendu bouché les éviers et ouvert les robinets de l’étage supérieur… Aujourd’hui, ces visites sont nettement plus encadrées, l’établissement en question faisant signer une charte de convivialité aux étudiants visiteurs. Mais... comme le dit Le Semeur, « A d'autres la Sagesse »...

[Michel Hermand et Olivier Hertmans]
Cet article a été rédigé pour le numéro 46 des Cahiers de la Fonderie 
La Fonderie, centre d'histoire économique et sociale de la région bruxelloise : www.lafonderie.be