vendredi 7 juin 2013

Le baptême à l'ULB dans les années 1950

Les lignes qui suivent ont été publiées en 1960 dans "L'Etudiant", un livret composé par un Poil de l'ULB surnommé Esbé (pour S. Brabant). On y découvre entre autres que, dans les années 1950, l'intégration des Bleus se déroulait en trois temps : l'antébaptême, le prébaptême et le baptême à proprement parler. Et que les Bleuettes (appelées alors Bleues) n'étaient, elles, concernées que par la première de ces étapes.

On remarquera aussi que les Bleus étaient baptisés un à un (et non en groupe comme aujourd'hui), selon un rite qui ressemble à celui d'un Tribunal actuel.

Nous avons complété ce texte par deux photos, reçues d'un antiquaire. La seconde - prise lors d'un Tribunal - est assez rare ; c'est en tout cas la seule de ce type que nous connaissions. Si l'on considère qu'il s'agit de deux plaques de verre et si l'on en juge par les vêtements des étudiants, ces clichés doivent dater des années 1950, époque décrite par l'auteur de "L'Etudiant".


L'antébaptême

« Les filles, bien entendu, ne sont pas baptisées, mais avant d'abandonner leur appellation de "sâle bleue" pour celle de "bleue", elles doivent endurer respectueusement pendant trois semaines environ (cela dépend des Cercles), de concert avec leurs congénères masculins, les brimades antébaptismales : faire des exercices de gymnastique, nettoyer au Sidol les grilles d'un parc, cirer les chaussures des poils et plumes, laver leurs voitures et leurs motos, venir déguisées aux cours, apprendre une chanson enfantine, etc., etc.

« Le bleu, lui, devra en plus, sur un sujet imposé, rédiger une dissertation à lire lors du prébaptême. Certaines idées sont restées célèbres :

* De l'élevage du homard tigré femelle à Tristan da Cunha.
* De l'influence de l'instinct sexuel sur la vente à tempérament.
* Qu'arrive-t-il à un bleu d'Auvergne qu'un bleu de Bruxelles passerait au bleu de méthylène ?
* De l'écart quadratique au point critique.
* De l'utilisation de la ficelle chez les Ourous du lac Titicaca.
* Des lettres de cachet au Brésil de 1267 à 1501, etc.

« Et les bleus doivent essayer d'être originaux ! » (Esbé, "L'Etudiant", Bruxelles, 1960)

Le prébaptême

« Le nouvel étudiant est un "infect bleu" jusqu'après son baptême. Il devient simplement un "bleu" dès qu'il a subi cette initiation importante, capitale même puisqu'elle influera sur tout le cours de sa vie universitaire. En effet, pour pouvoir porter la penne, pour pouvoir être élu à n'importe quel poste à l'A.G., au Libre Examen ou dans un Cercle, il faut avoir été baptisé.

« Pour le grand jour de son baptême, le sâle bleu devra se rendre en un point de la ville affublé de vêtements grotesques ou baroques. Les poils rassemblent les bleus, les promènent dans le centre, leur font faire des courses-relais, tapisser les trottoirs, déclarer leur flamme à de jolies passantes, envahir la gare centrale ou un grand magasin, marcher à quatre pattes, avancer en brouette, faire du hula-hoop, etc. Les badauds s'amusent, en général, beaucoup de ces facéties. Les agents de police, moins, car elles entravent la circulation des piétons et le trafic des véhicules.

« Après une ou deux heures de ces "divertissements" (pas pour les bleus), tout le monde se rend enfin au local du prébaptême.

« Au prébaptême, le Comité pose aux bleus quelques questions auxquelles ils répondent du mieux qu'ils peuvent. Ils sont ainsi cotés et leurs baptêmes seront plus ou moins sévères et difficiles selon les points obtenus.

[...] » (Esbé, "L'Etudiant", Bruxelles, 1960)

Les Bleus, lors d'une descente en ville.

Le baptême

« Le baptême qui, d'habitude, suit immédiatement le prébaptême, se déroule dans un local différent. Toutefois, la mise en scène reste identique et digne des interrogatoires du 3e degré : grande pièce sombre, hurlement de l'assistance déjà saoûle, le Comité de baptême en toges, trônant derrière un bureau surélevé et s'éclairant avec des bougies, les tables disposées en cercle formant une arène au centre de laquelle le bleu tout nu est livré aux maîtres sacrificateurs en blouse blanche et coiffés de cagoules (afin de ne pouvoir être reconnus, par la suite, de certains bleus vindicatifs).

« Le bleu est alors arrosé de bière glacée, peint de couleur à l'eau, collé de glu, couvert de peluches, tondu, malmené, effrayé... l'assemblée exhortant violemment les sacrificateurs à moins de mansuétude. » (Esbé, "L'Etudiant", Bruxelles, 1960)


Dessin extrait d' Esbé, "L'Etudiant", Bruxelles, 1960.
A la table drapée et éclairée de trois bougies, le Comité en toges.
 
Les bleus devant le Tribunal, éclairé de bougies.

Etude chimique de l'étudiant

Ce petit texte - qui fera sourire les scientifiques - a été repris dans "L'Etudiant", un recueil composé en 1960 par Esbé (pseudonyme de S. Brabant). Mais il est sans doute plus ancien.

Etude chimique de l'étudiant

Etat naturel :

L'étudiant est un "corps" très répandu dans la nature ; il existe depuis des "Villon" d'années. Des gisements importants se trouvent en Belgique, principalement dans les grandes villes : Bruxelles, Liège, Louvain, Gand, Mons, Gembloux, Anvers...

On le rencontre sous diverses formes : soit à l'état libre dans les cafés, dancings, restaurants, grands magasins et cité universitaire. C'est sous cette forme qu'il est le plus actif et le plus individualiste. Soit à l'état concentré dans les auditoires et les locaux dont l'ensemble forme ce qu'on appelle vulgairement une "boîte". Sous cette forme agglutinée, il forme une masse amorphe et ne possède plus aucune réaction.

Préparation industrielle :

On introduit plusieurs tonnes de "bleus" dans les auditoires et on les expose pendant un certain temps, généralement un an ou deux, à l'action des lumières professorales. La réaction photochimique forme lentement des étudiants. Cependant, il est à noter que certains bleus ne parviennent à se transformer qu'incomplètement. Après  être devenus des "doubles-bleus" et des "triples-bleus", ils disparaissent sans laisser de trace.

Après un an de macération, on procède à une distillation fractionnée, nommée communément "examens" et qui a pour but de précipiter les impuretés sous forme de "buses". Les étudiants qui ont bien passé ce stade sont appelés "poils" et "plumes".

Variétés allotropiques :

L'étudiant pur ainsi obtenu se présente sous deux variétés allotropiques : les "manches-à-balles" et les autres. Les manches-à-balles sont introuvables dans les réactions d'hydratation dénommés "guindailles".

La deuxième variété se distingue de la première en s'évaporant des auditoires sous l'action des rayons solaires et de la température clémente.

Propriétés chimiques :

L'étudiant, en général, se combine très aisément avec l'argent dont il est avide et qu'il se procure par des opérations plus ou moins subtiles. Mais cette combinaison est particulièrement instable, car l'étudiant libère facilement l'argent :

1) par réaction de substitution avec la bière. Cette réaction a des limites : lorsque toutes les valences de l'étudiant sont saturées, on dit qu'il est "plein" ou qu'il est "rond".

Cette réaction est également auto-catalytique. Aussi, en très peu de temps, il forme une substance inerte de couleur jaunâtre. Par hoquets, nausées et soubresauts, il tend alors à libérer également la bière.

2) sous l'action des jolies filles, et cela plus ou moins facilement, suivant le degré d'intelligence et de roublardise des intéressées.

Indicateurs différents :

L'étudiant vire au vert en présence d'interrogateurs.

Lorsqu'il est passé sans dommage par leur contact, il est à l'état pur mais non encore raffiné.

vendredi 10 mai 2013

Penne des années 1920

Dans le Bruxelles Universitaire du 20 novembre 1926, un article précise le code des couleurs affichées sur les pennes et les bérets noirs. Chaque étudiant arborera désormais, sur son couvre-chef, un ruban propre à son Cercle facultaire. Jusque-là, chacun portait un ruban rouge et vert, aux couleurs de la Ville de Bruxelles. Un écusson propre a chaque faculté est également ajouté cette année-là.

D'après ce que nous a dit Roger Van Der Linden, le patron de la Maison de la Casquette installée rue de Flandre, c'est en 1927, soit peu après l'adoption du code des couleurs des rubans, qu'un brevet est déposé sur les pennes à la demande des Cercles de Chimie, de Pharmacie, de Droit et de Médecine ainsi que du Cercle Solvay.

Selon lui, c'est à cette époque que ces cinq Cercles obtiennent le droit de ceindre leurs pennes des rubans en velours que l'on connaît encore aujourd'hui.

Une penne de Polytech

Quand un étudiant de Polytech, casquette l'oeil, joue les Jean Gabin et pose pour la postérité, la postérité le remercie : on peut glaner quelques informations dans son portrait.

A l'avant de sa penne, on aperçoit l'insigne facultaire (un marteau et une pioche croisés sur un compas), posé au-dessus d'étoiles. La Polytech ne les a pas encore remplacées par des boulons.

Le bordereau facultaire porte encore un ruban vert et rouge, couleurs de la Ville de Bruxelles. La photo a donc sans doute été prise avant 1926.

Etudiant de Polytech (ULB). Photo non datée.

mercredi 8 mai 2013

Sous la cagoule, un Bourreau montois

Nous avons vu dans notre article La cagoule au baptême montois en 1925 qu'à Mons, dans les années 1920, "les membres du jury ont tous la cagoule noire et la robe aux armes de l’Ecole des Mines".

La cagoule se porte toujours dans la cité du Doudou. Ne pouvant publier sur la toile toutes les arcanes du folklore estudiantin à Mons, nous distillons quelques éléments sur celui-ci et invitons les curieux à aller savourer ces traditions durant les baptêmes montois.

La cagoule aujourd'hui

Le jury d’antan a évolué et la cagoule est désormais portée par les "Bourreaux" qui apparaissent aux yeux du grand public lors du "cortège des bleus", le jour du baptême. Ces Bourreaux, présents à la FPMS, à l'ISIC, à l'ISIMs et à la Fucam, portent "la toge noire" ainsi qu’une cagoule noire percée de deux trous, pour les yeux. La toge des Bourreaux reprend les couleurs des toges de cercle, en les inversant. Par exemple, la toge de la FPMS est rouge avec des bandes noires. La toge des Bourreaux de la FPMS est donc noire avec des bandes rouges et présente un crâne sur le devant de la toge, ce qui présage de funestes moments pour les bleus…


Baptême de la FPMS, 2016.

Ils occupent une place spéciale dans le folklore montois : leur identité est secrète afin de leur assurer une aura à la fois inquiétante et mystérieuse. Les Poils les plus perspicaces tenteront de deviner les visages dissimulés derrière les cagoules. Comme nous pouvons en douter, leur rôle est de "réprimander" les bleus et de les "chahuter". Mais, parfois, ce sont les Poils et même les togés qui peuvent être victimes de la sentence des Bourreaux, qu'il s'agisse de quelques afonds ou d'un passage à la tondeuse...

Ce sont d’ailleurs les Bourreaux qui conduisent les bleus au baptême qu’ils dirigent.

L'homme qui murmurait à l'oreille des bleus

Les Bourreaux chuchotent à l’oreille du bleu. Ce détail n’est pas sans rappeler la Confrérie de la Miséricorde ou Confrérie de Saint-Jean Décollé, dite des Beubeux, érigée à Mons en 1699.

"Beuber" signifie en ancien français "marcher, accompagner en se lamentant" ce qui correspond aux processions des confrères qui accompagnaient le condamné à mort vers le lieu du supplice, en murmurant des prières. A l’heure actuelle cette confrérie existe toujours et sort, une fois par an, lors de la procession du Car d’Or, pendant la Ducasse de Mons.

Le costume de cette confrérie ressemble à celui des Bourreaux des cercles étudiants : cagoule et toge noire. Autres parallèles : les membres de la confrérie chuchotent et accompagnent le condamné, tout comme les Bourreaux murmurent et accompagnent les bleus lors du cortège vers la salle de baptême.

La Ducasse est un incontournable pour les Montois et beaucoup d’enfants sont impressionnés par le passage silencieux des Beubeux cagoulés. Auraient-ils inspiré les étudiants ? Ça reste à prouver.

Quoi qu’il en soit, la cagoule est toujours bel et bien portée à Mons et est visible lors du cortège des bleus. Nous déconseillons vivement aux audacieux de tenter de l’enlever à son propriétaire...

[S.L., Poil montois]

jeudi 2 mai 2013

L'ULB au parc Léopold

Implantée au Palais Granvelle, rue des Sols, "l'Université se trouva confrontée à des problèmes d'espace pour ses départements scientifiques et pour la Faculté de médecine, qui commençait à la fin du XIXe siècle à développer une recherche expérimentale. Dès lors, le Conseil d'administration de l'ULB chargea en 1891 une commission d'étudier le projet de construction d'une Ecole pratique de médecine au parc Léopold, propriété de la Ville de Bruxelles. Dans ce cadre, Paul Héger plaida pour la construction de plusieurs instituts scientifiques, architecturalement indépendants." (J. Unger, C. Vandermotten, et aliiItinéraire de l'Université Libre de Bruxelles, Société royale belge de géographie, 2006)

"La Ville mettant le terrain à disposition, ce furent des mécènes, au premier rang desquels les frères Solvay mais aussi Georges Brugmann et Waroqué, qui financèrent la construction des bâtiments. L'idée était de créer au parc Léopold une véritable Cité scientifique et on envisagea un temps d'implanter sur ce site l'ensemble de l'ULB. La Première Guerre mondiale mit fin à ce projet et le site du Solbosch, plus vaste, lui fut ensuite préféré." (J. Unger, C. Vandermotten, et aliiidem.)

Les bâtiments

"Inaugurant la série de ses libéralités en faveur de l'Université, Ernest Solvay lui avait fait dont de l'Institut de Physiologie, en 1893. La même année, Raoul Waroqué mettait à sa disposition l'argent nécessaire pour la construction d'un Institut d'Anatomie. MM. Alfred Solvay, Georges Brugmann, Fernand Jamar et le baron Léon Lambert la dotaient d'un Institut d'Hygiène, de Bactériologie et de Thérapeutique. A cette couronne, Ernest Solvay allait peu après ajouter deux nouveaux fleurons : l'Institut de Sociologie et l'Ecole de Commerce (1903)." (L'Université de Bruxelles, 1909-1934)

L'Ecole de commerce restera au parc Léopold de 1904 à 1955. L'Institut de sociologie y demeurera de 1902 à 1967 (les Editions de l'Institut de sociologie, devenues les Editions de l'Université de Bruxelles, restèrent dans le bâtiment jusqu'en 1982).

Entrée du parc Léopold vers 1900.
 
L'étang du parc Léopold en 1901.

L'étang du parc Léopold, en 1904.

L'Institut de physiologie.

L'Institut Solvay vers 1900.





L'Institut d'hygiène.

L'Institut de sociologie.

L'Ecole de commerce.

lundi 29 avril 2013

Le premier lustre de l'A.G. en 1901

Edit: La première version de cette chronique datait les évènements retracés de novembre 1902 mais il s'agit bien de novembre 1901. En effet, l'Almanach de l'Université de Gand (qui paraissait en début d'année civile) retrace les événements de l'année écoulée, donc celui de 1902 concerne bien 1901.

Dans les pages qu'il consacre à l'ULB, l'Almanach de l'Université de Gand de 1902 publie un article du Journal des Étudiants sur les "Fêtes données à l'occasion du Vème anniversaire de l'A.G."

On y constate que l'Association générale des étudiants recevaient des invités d'un peu partout en Europe (bien que certains représentants "étrangers" étaient inscrits à l'ULB) pour leurs pantagruéliques réjouissances qui s'étalèrent sur trois jours. Les cuites et xylostomes (du grec xulon - le bois - et stoma - la gueule) furent nombreux après les agapes aux Trois Suisses, un des cafés les plus en vogue à l'époque.

Le chef d'orchestre de ces festivités, c'est Albert Devèze, qui deviendra entre autres choses ministre de la Défense (1920-1923, 1932-1936 et 1949-1950). 

Mardi 19 novembre

Grande activité dès le matin; des ambassadeurs sont envoyés à tous les trains pour recevoir les délégués étrangers. Enfin à 5 heures, un cortège interminable part de la gare du Nord, et, au milieu de la curiosité des bourgeois, se rend après de longues déambulations aux Trois Suisses. Devèze et Laude montent sur une table où ils font des efforts surhumains pour obtenir un silence relatif. Devèze prononce un discours de bienvenue, vibrant et chaleureux, puis les délégués étrangers se succèdent à la tribune pour remercier : Nava, représentant les étudiants de Pavie et de Turin ; Mersch, représentant les étudiants hollandais et luxembourgeois d'Aix-la-Chapelle ; Gutton, de Nancy ; enfin un délégué de Cambridge. Les délégués d'Oxford ne sont pas encore arrivés. Puis Mouzin, Thilbert, Hallet, etc., parlent pour Gand, Liège, Mons, Gembloux, Anvers. Enfin Geuens se hisse à la tribune et fait l'éloge de Devèze, l'organisateur des fêtes. Ses paroles sont acclamées. Pendant ces discours, la munich coule à flots et l'Harmonie des Wallons joue les airs nationaux. Le bouquet : on fait monter un petit marchand de cigarettes et on le présente comme délégué russe ; on acclame, des chauvins crient : A bas le Tsar ! la musique joue l'hymne russe. On voit que la gaieté n'a pas abdiqué ses droits pendant les fêtes.

A 8 heures, le Théâtre des Variétés est rempli d'une foule enthousiaste. Parmi les personnages importants, nous remarquons MM. Dwelshauvers, Leclère, Cattier, P. Errera, Cornil, Cheval, L. Errera, P. Hymans, De Mot, etc. Tous les artistes sont très applaudis. Citons d'abord Millaud, qui, un fouet à la main, présente la troupe, puis récite de forts beaux vers de G. Heux, Bobêche et Duvivier dans leur répertoire ; Poiry, très en voix et très applaudi dans les airs d'Anacréon et de Philémon et Baucis ; Dam, qui joue un morceau pour violoncelle de Catteau et le prélude du Déluge de Saint-Saëns enfin, et surtout, la charmante Mlle Dinaty qui récite des vers des camarades Drapier et Sosset.

Que dire de Noël de Pierrot, qui n'ait déjà été dit de la Mort de Pierrot ? Ce sont les mêmes vers tendres, langoureux, las, qui passent subitement à la haine, à la rage, au meurtre, à l'agonie. Nous y avons trouvé une puissance qu'il n'y avait pas encore dans la Mort de Pierrot et qui montre que notre ami Devèze est en progrès. Décidément, le futur troisième Pierrot sera un chef d’œuvre. Inutile de dire que l'auteur, appelé en scène, a été très applaudi, ainsi que ses interprètes tous excellents : Mlle Dinaty, Millaud, Delacre et Poiry.

L'Affaire Lapeaux d'Emilius Attax a certes été, pour le gros public, le clou de la soirée ; elle restera au répertoire estudiantin cette fameuse affaire où le libre-examen est mis a une sauce tout à fait piquante et où la vertu des femmes des juges semble jouer un rôle que ne soupçonnait peut-être pas Salomon. De nouveau, interprétation excellente : Gaby, Dally, Navarre et François, sont absolument tapés. Immense succès.

Les Culs de Jatte se suivent... ont moins de valeur ; mais la bizarrerie des situations a tout sauvé ; On a ri, c'est le principal.

Résultat général : un triomphe ; et, chose extraordinaire, on n'a pas dit de crasses.


Mercredi 20 novembre


Les étudiants se réunissent, peu nombreux, à l'Université et vont en cortège (c'est le troisième) à l'Hôtel de ville ; en cours de route, beaucoup de retardataires rejoignent la colonne et deux cents étudiants environ pénètrent à 10 h. 1/4, dans la Salle gothique. Chacun a soigné sa toilette ; quelques-uns uns sont en habit ; les délégués d'Oxford et de Cambridge font sensation avec leur hermine. Le bourgmestre et les échevins entrent. M. De Mot a arboré, pour la circonstance, sa plus vieille jaquette ; les échevins sont en redingote.

Devèze remercie l'Administration communale de la réception dont l'honneur s'adresse en réalité non à nous, mais à l'Université et à ses principes, basés sur le respect de la liberté de tous, de la science, de la liberté de conscience.

M. De Mot répond : il parle des services administratifs, des bâtiments de l'Hôtel de Ville, de 1830, des luttes de nos pères, etc.

Immédiatement après le lambic municipal... ne coule pas, les étudiants s'écoulent par les vestibules et les escaliers et le collège échevinal ainsi que ses services administratifs continuent à couler leur paisible existence.

Quatrième cortège : on se rend, en faisant de longs détours, à l'Université où a lieu une séance de congrès.

Après la constitution du bureau, l'assemblée vote une protestation contre les persécutions du Tsar contre la Finlande, persécutions qui ont empêché nos camarades d'Helsingfors d'être des nôtres.

THIBERT, de Liège, propose que le certificat d'études moyennes soit remplacé par une examen de sortie des athénées semblable à l'examen actuel du diplôme de sortie.

PERGAMENI préfère le rétablissement du graduat.

LODEL appuie THIBERT, tandis que SAND, CATTEAU, BOUCHÉ, DENIS, se déclarent partisans de l'examen d'entrée à l'université.

L'ordre du jour de SAND est adopté à l'unanimité. Il est ainsi conçu : le Congrès exprime le voeu qu'un examen d'entrée à l'Université, obligatoire pour tous indistinctement, soit établi.

SAND propose un vœu en faveur de la réforme immédiate des études grecques et latines. Il est appuyé par PIRGAMENI, BOUCHÉ, HICGUET, etc. Son voeu est adopté par acclamations.

DENIS propose de fêter le centième anniversaire de Victor Hugo. (Adopté).

DAM propose un voeu en faveur de l'internationalisation des diplômes universitaires. Actuellement on obtient qu'un diplôme belge soit rendu valable en Angleterre ; mais en France, c'est effrayamment (sic) difficile (Adopté).

Enfin DEVÈZE, avant de lever la séance, propose un ordre du jour proclamant la solidarité internationale dans l'amour de la liberté, la haine contre les préjugés de races et de sectes, enfin la nécessité de resserrer les liens entre les pays. Adopté avec acclamations enthousiastes.

Réunion à la Grand'Place à 2 heures. Cinquième cortège, extraordinairement nombreux : c'est la Saint-Verhaegen.

L'Université et la statue de Verhaegen au centre de la cour,
vus de la rue de l'Impératrice, vers 1900.

Au pied de la statue, vibrant discours de M. Van Drunen, dont voici quelques extraits :

« Je suis heureux de vous voir dans cette Université libre et libérale (applaudissements) réunis au pied de cette statue qui se dresse au centre et devant notre Alma Mater comme un défi à l'outrage et à la calomnie. »

« Cette image est pour nous un symbole ; c'est elle qui inspire notre enseignement, et c'est elle qui, pour nous, doit être le stimulant de l'enthousiasme dans un temps où règne l'hypocrisie des intérêts. »

M. le docteur Jacques prend ensuite la parole au nom des Anciens Étudiants et Devèze au nom de l'A.G. Les délégués étrangers défilent devant la statue en acclamant selon leurs rites nationaux.

Sixième cortège. On se rend à la réception des Wallons à la Presse. Cohue épouvantable. M. le professeur Rousseau, président d'honneur, remercie Masure et Devèze de leurs paroles de bienvenue. Il assure qu'il est absolument de cœur avec nous, De même que Chevreul s'intitulait le doyen des étudiants de France, il revendique le titre de doyen des étudiants wallons. Longues acclamations. La bière, coule à flots et la musique joue les airs wallons ainsi qu'une fantaisie sur Véronique.

Le soir, représentation à l’Alcazar. Au programme : « Lagourdette », « Par Politesse » et « le Chien du Commissaire ». Triomphe.
 
Jeudi 21 novembre

Dans la matinée, excursion au Parc Léopold ; promenade matinale et champêtre excellente pour les xylostomes ; pour les autres, visite des Instituts sous la direction de MM.Héger et Waxweiler.







Pendant ce temps, l'Harmonie des Wallons joue ses valses les plus entraînantes ; des étudiants jouent au bouchon ; d'autres aux anneaux ; d'autres encore font un concours de grimaces ; ce n'était du reste pas difficile vu l’aspect maladif et gulolignesque de tous les visages.

A 2 heures, au Cabaret du XVIe siècle, matinée offerte par la Section de Philosophie. Exposition d’œuvres estudiantines (ébouriffantes) ; exposition des phénomènes estudiantins (époignants) parmi lesquels l'Étudiant à l'estomac d'autruche et Étudiant à la peau élastique font sensation. Puis défilent tous nos chanteurs, monologuistes, etc., tous fort applaudis. Citons surtout Poiry infatigable, Millaud imperturbable, Bobêche impayable, Delacre agréable, Navarre remarquable, Duvivier peu convenable, etc. Félicitons Dénis pour cette fête très réussie.

A 5 heures 1/2, banquet aux Trois Suisses, 180 couverts. Enthousiasme délirant.

Le Café des Trois Suisses, sur le flanc gauche du Théâtre de la Monnaie.
Vues intérieures du Café des Trois Suisses.
A la table d'honneur MM. Van Drunen, Lepage, Devèze, Jacques, Francotte Behaeghel, P. Hymans, Ad. Max, Tiberghien, Van Langenhove, Dr Kufferath, Dr De Smet, Waxweiler, Cattier, J Demoor, Des Marez.

M. Van Drunen prend le premier la parole : il salué les fêtes organisées par l' A.G. comme les fêtes de la fraternité. « Les couleurs de vos drapeaux, s'écrie-t-il, s'identifient en une seule : c'est l'aurore dorée de la Fraternité. C'est vous, étudiants, qui donnez l'indice de cette ère nouvelle, clémente, généreuse et fraternelle. »

« L'A.G. à un rôle important à l'Université. Elle vous enseigne que nous devons nous dévouer à la collectivité, et votre président, Albert Devèze, vous en donne depuis quelque temps un merveilleux exemple. »

« Ces fêtes étendent dans toute la jeunesse l'union, la cohésion, elles sont utiles au mouvement général que les étudiants poursuivent dans le domaine de la pensée. »

« Au nom des professeurs, je vous exprime tout notre bonheur d'être vos hôtes ce soir, et je bois à l'union de la jeunesse internationale. » (Triple ban)



Devèze remercie ensuite le recteur, les professeurs, M. Lepage à qui l'on doit la réception à l'Hôtel de Ville, les Anciens Étudiants, la Presse, les Étudiants de Bruxelles, de province et de l'étranger. Il boit à l'Université et au Libre Examen.

M. Lepage prend la parole. Il remercie Devèze de ses paroles aimables. « Quand on se présente à nous au nom de l'Université, dit-il, nous n'avons rien à refuser; vous aviez d'avance cause gagnée. »

« Il y a vingt-trois ans, j’étais président de l’Association Générale, et j'avais comme vice-président, votre recteur actuel, M. Van Drunen. C'est de cette époque que datent les meilleurs souvenirs et les amitiés les plus fidèles. Je suis heureux de constater la sympathie qui existe entre les anciens étudiants et les étudiants actuels, sympathie basée sur la libre discussion, sur le libre-examen. »

En terminant son discours, très applaudi, M. Lepage boit à l'Association et au Libre Examen.

M. le docteur Jacques se félicite de la prospérité de l'A. G. et se rappelle avec émotion les souvenirs agréables des années passées à l'Université. Il boit à l'A.G. et au comité.

M. Paul Hymans a la réputation d'être un improvisateur brillant. Aussi le réclame-t-on à grands cris. Il s'exécute enfin et prononce une magnifique allocution exaltant en termes élevés le libre-examen, le libéralisme, la vérité, la tolérance, le dévouement à la patrie.

Son discours obtient un bruyant succès.

Au milieu d'un tumulte sans cesse grandissant, les délégués étrangers remercient de l'accueil qui leur a été fait. Hicguet obtient un moment de silence, et fait, aux acclamations de toute l'assistance, l'éloge de Devèze, qu'il remercie de son dévouement au nom du Comité et de tous les étudiants.

L'enthousiasme est à son comble. M Van Drunen s'empare d'un béret d'étudiant et s'en coiffe ; immédiatement tous les professeurs imitent son exemple et se coiffent de casquettes variées. La table d'honneur a un aspect très pittoresque. MM. Lepage, Francotte et Kufferath se distinguent par leur manière élégante de porter la casquette.

La sortie, originale, à coup sûr, s'effectue au milieu d'une exubérance endiablée.

M.S. 


Quant au Bal, jamais la fraternité universitaire n'y éclata avec une telle vivacité, comme l'eut dit le camarade Manu.

Et tandis que les danses folles et les chahuts vertigineux allaient leur train, un train d'enfer, les punchistes en symbolique uniforme, étalaient dans le public bigarré des petites femmes costumées, la solennité de leurs bedons armoiriés, car jamais Bal estudiantin ne fut plus fourni en fait de gentes damoiselles aux minois réjouis, de grisettes pétillantes, de professional beauties escholières.

L'entrain diabolique fut à son comble lorsque les rituels punchistes versèrent à larges flots le punch attendu.
Oxford et Cambridge burent à pleins verres le breuvage des dieux et montrèrent une fois de plus toute leur sympathie pour les exubérants frères belges.

Mais rien ne fut remarquable extraordinairement si ce n'est celui de la création de cette « Union Panlatine » qui malgré bien des obstacles parvint à s'ériger fièrement. Et cependant combien de camarades ne protestèrent pas dans une pensée d'internationalisme ou bien comme Piston au nom de nos frères hollandais.

Que dirent de ceux qui burent à la tempérance !

Que dire de certain Nancéen dont certain lobes cérébraux restaient obstusément fermés dans une xylostomie outrée.

Que dire enfin de l'heure matinale à laquelle d'aucuns purent seulement obtenir leur paletot dans un vestiaire où l'ordre le plus élémentaire avait cessé de régner.

Ce ne fut que le lendemain qu'on put juger de l'homérisme gargantuesque de cette soirée inoubliable.

D'ailleurs je déclare comme Michelet qu'on ne peut bien écrire l'histoire, que quelques siècles après les évènements.

Le compte-rendu sérieux du bal de l'A.G. ne sera bien écrit que par nos arrières petits fils. Alors seulement on pourra, peut-être, donner de ces festivités une relation sincèrement honnête et justement descriptive.

En attendant, sachez que ce fut un CHAUD BAL.

Enfin, vendredi matin le comité de l’A.G. offrait un porto aussi ultime qu'intime aux officiels étrangers. Fraternisation, guindaille toasts encore, entre autres de Dam.

Notons en terminant ces paroles d'un délégué de Cambridge : « Il peut y avoir des différents entre les gouvernements, des hostilités entre les politiques ; il n'y en a pas, il n'y en aura jamais entre les étudiants ».

Nos fêtes ont été la magnifique consécration de ces paroles.


E.A.

Notes après coup : Très remarqué, le Boustring-Club. Très chantée, l'ouverture du chant des Étudiants Très occupée, l'une des buffetières. Très abîmés, les verres. (E.L. Aide-mémoire d'E.A.)

samedi 20 avril 2013

En 1928, le manifeste des Macchabées

Dans le numéro du Bruxelles Universitaire de janvier 1928, les Macchabées publient une série de brèves et un manifeste optimiste qui témoignent tout à la fois de leur volonté de partager le folklore qui leur tient à coeur, d'animer la vie estudiantine et de lui insuffler une dynamique très forte.

Ils convient ainsi tous les Poils à une nouvelle vadrouille à travers Bruxelles après le succès de celle intitulée "Misssion Kluth et Boll", qui s'était déroulée en décembre 1927. Si, aujourd'hui, on imagine difficilement un Ordre organisé de telles activités publiques, cela correspondait parfaitement au programme généreux que les Macchas s'étaient fixés dans leur manifeste.

Et plus étonnant, les Macchas disent avoir fêté un de leurs anciens présidents en séance. Ce faisant, ils dévoilent un peu - trois fois rien - de leur vie intime dans un journal estudiantin. A notre connaissance, ce sera la seule et unique fois.






En 1927, la Mission Kluth et Boll

En décembre 1927, Bruxelles Universitaire publie le compte-rendu d'une des expéditions hautement scientifiques organisées par les Macchabées à travers le désert bruxellois. Une vingtaine de Poils partit du "Diable au Corps", chez le père Gaspard (dont l'urinoir datait du quaternaire) pour aller d'oasis en vespasiennes avant de se retrouver à la Maison des Etudiants, installée au Palais d'Egmont.

La Mission Kluth et Boll, frappée bien entendu par les initiales MKB des Macchabées, était conduite par une fine équipe : le capitaine Kluth (dont le nom signifie couille et par extension idiot, en bruxellois), le capitaine Boll (dont le patronyme rappelle un bonbon, en dialecte) et un âne judicieusement appelé Matagrabol (puisque matagraboliser revient à retourner le cerveau).

Cette vadrouille fut un tel succès qu'une seconde "expédition" fut programmée dès janvier 1928.

Le chroniqueur n'est autre que Francis André, alias Clebs-Phétide. Il faut donc sans doute compter ce dessinateur parmi les Macchas.





 
 


Et voici, pièce rarissime transmise par les Poils J.n v.n d. V.l et Kl..s Ch..l.ns, l'affiche réalisée par Francis André pour cette vadrouille hors norme.
Version originale.

Version nettoyée, par J.n v.n d. V.l


Censuré à la demande de notre petite amie.
tous les Camarades animés par l'esprit d'aventure sont conviés

(S'abstenir si pas autorisation écrite et signée par le chef de famille)
Censuré comme pouvant donner des pensées malsaines à la jeunesse studieuse.

Le Clebs Phétide, 1927.

Bruxelles-Bruxelles, par la route des cafés

Censuré à la demande de la Ligue antivivisectionniste.

 

Les Macchas dans le "B.U.", en 1927 et 1928

En décembre 1927, les Macchabées se réjouissent dans le Bruxelles Universitaire du bon déroulement de la Saint-Verhaegen. Celle de 1926 s'était effectivement soldée par des échauffourées. Ils en profitent pour souligner la nécessité d'un esprit de corps estudiantin et d'une certaine discipline en guindaille.

"Camaraderie"- "Discipline" : ces mots reviendront sous la plume des Macchabées lorsqu'ils se présentent dans le même journal.





Dans le B.U. de février 1928, le ton employé par les Macchas se veut humoristique. Il est en tout cas plus détendu.



Les deux brèves indiquent en tout cas qu'en 1927 et 1928 les étudiants pouvaient "demander leur inscription" et "envoyer leur demande d'admission". Cette possibilité existait peut-être plus tôt (voire dès la fondation des Macchas) mais nous n'en avons pas trouvé la trace.

Aujourd'hui, on ne peut plus postuler pour entrer dans les Ordres ; il faut désormais attendre d'être contacté.

Les Ordres académiques : comme dans une église

Aujourd'hui, les Ordres estudiantins cultivent leur jardin et la discrétion. Mais il n'en a pas toujours été ainsi.

De l'apparition des Nébuleux - en 1886 - à 1930, les Sociétés ordinesques ont en effet organisé de nombreuses activités publiques, en plus de tenir des séances intimes. Et, de 1886 à la Première Guerre mondiale, elles ont souvent publié les surnoms (voire les noms) de leurs membres et les titres folkloriques portés par leur Comité dans les journaux et les almanachs estudiantins.

Si les exemples ne manquent pas, nous ne citerons que les activités publiques qui reflètent le mieux l'état d'esprit de guindaille ouverte et généreuse qui régnait dans l'ensemble des Sociétés ordinesques avant 1930.

Les Nébuleux

Dans ses mémoires, publiées en 1963 sous le titre In illo tempore, Charles Sillevaerts raconte que l'on pouvait postuler chez les Nébuleux. Les candidatures étaient toujours assez nombreuses. Mais la Règle prévoyait que si les sièges vacants ne pouvaient être occupés par des candidats présentant toutes les garanties souhaitées, on pouvait parfaitement pressentir l’un ou l’autre étudiant non candidat dont la présence était jugée souhaitable et utile, tous les autres motifs étant écartés.

Charles Sillevaerts explique aussi que les séances des Nébuleux étaient accessibles à leurs candidats. Certes, seuls les Nébuleux pouvaient assister à la première partie - dite "secrète" - de la séance, qui concernait exclusivement les membres et se déroulait selon les rites prescrits par la Règle. Mais les candidats étaient les bienvenus à la seconde partie de la séance - purement récréative.

Cette ouverture ne se limitait pas aux seuls impétrants. En 1906, par exemple, les Nébuleux invitent leurs amis et les délégués de Cercles à une réunion :
"
La salle du "Diable au Corps" était trop exiguë pour contenir tous les camarades qui s’étaient rendus à l’invitation des vieux chauds frères. Remarquée : une délégation importante d’étudiants vétérinaires. En ouvrant la séance, le Vénérable lève son verre à la santé des délégués et de tous ceux qui ont concouru à la réussite de la fête. "Le Chant des Etudiants" et des Nébuleux sont entonnés, et le Bruant Ténébreux régale les invités de son copieux répertoire. Une charmante chanteuse se fait entendre et la parole est ensuite donnée au célèbre "Vadrouilling Club" de Bruxelles qui pendant plus d’une heure fit gondoler toute l’assistance par ses joyeuses créations. Le camarade Delhaize, auteur de toutes ces chansons dont plusieurs (notamment les Trois Curés) sont passés dans le répertoire estudiantin est vivement acclamé." (Echo des Etudiants, 23 janvier 1906) 

En plus d'inviter leurs Camarades dans leurs locaux, les Nébuleux participaient activement à la vie estudiantine et lui ont durablement imprimé une dynamique à la fois chic et guindaillesque, notamment par leurs bals et une revue.

Les Nébuleux organisaient entre autres de "Grands bals des Etudiants" aux Salons Modernes, rue Auguste Orts, comme le prouvent deux cartes de 1896 et 1910 conservées aux Archives de l’ULB. Vers 1910, leurs bals étaient d'ailleurs, les seuls qui connaissaient un succès constant, attirant plus de 400 danseurs (Echo des Etudiants, 14 janvier 1909). La chanson intitulée "Les Petits Chagrins" dans les Fleurs du Mâle de 1922 évoque ces pince-fesses avec humour : "C’est comme au Bal des Nébuleux, / On a à peine une femme pour deux ! / Ca me dégoûte ! / Au lieu d’ risquer de ramasser / Quèqu’ chos’ que j’avais pas d’mandé / J’ préfèr’ la cuite !"

Et en 1888, le Cercle des Nébuleux présenta sa revue Eendracht maakt macht à l'Eden-Théâtre. Dans ses Souvenirs d'un revuiste (1926), George Garnir explique qu'elle fut l'Alma Genetrix de toutes les revues universitaires. "Elle fixa le type de l'étudiant littérateur, de l'étudiant en vadrouille, de l'étudiant bloqueur, de l'étudiant gosse... Elle inaugura les parodies professorales. Elle lança les ballets fameux et, depuis, toujours renouvelés, où les danseuses sont figurées par de grands gaillards, généralement barbus et osseux, qui font des pointes avec la grâce de pachydermes ahuris." Des joyeusetés qu'on retrouve encore aujourd'hui à la revue du Cercle Polytechnique.

Enfin notons qu'après la quatrième et dernière représentation d'Eendracht maakt macht, "les étudiants se transportèrent en corps à la Porte Verte, une vieille baraque du Treurenberg, où un punch devait flamber en leur honneur et en l'honneur de leurs invités". Preuve que les Nébuleux avaient du savoir vivre et du savoir boire...

Les Paradisiaques et les Sauriens

Dans un registre plus folklorique, l’Ordre des Paradisiaques apportait, lui, vers 1910, sa maîtrise dans
les dépoirifications, baptêmes ancestraux au cours desquels les anciens faisaient avaler force bière aux bleus et leur en versaient autant sur la tête. (Echo des Etudiants, novembre 1909)

Et de leur côté, tout comme
les Punchistes de 1904 à 1910, les Sauriens servirent des punchs à leurs Camarades lors de la Saint Verhaegen de 1910 à 1923. Leur objectif était clairement de participer à la bonne humeur de l'Université en offrant un liquide pour le moins euphorisant.

Les Sauriens étaient d'ailleurs assez ouverts puisque les étudiants pouvaient postuler chez eux, comme l'indique un appel à candidature affiché aux valves vers 1910.

Les Macchabées

Le dépôt de candidatures spontanées auprès d'un Ordre s’emballera. En janvier 1928, les Macchabées, qui se disent submergés, publient une brève dans le Bruxelles Universitaire pour ralentir le rythme : "Devant le nombre de demandes d’admission, ils prient les camarades de prendre patience. Les examens d’entrée sont très sévères et cela dans l’intérêt même de l’Ordre et de ses Frères". Le mois suivant (en février 1928), la situation à l'air d'être revenue à la normale : les Macchas indiquent dans le B.U. qu'"ils ont appris que certains camarades poils voudraient bien envoyer leur demande d'adhésion mais sont retenu par une certaine appréhension. Ils les prient de faire leur testament, de recevoir l'extrême-onction et de se présenter ensuite sans crainte."

Ces entrefilets indiquent que, dans les années 1920, les Poils pouvaient entrer assez aisément en contact avec les Macchas. En décembre 1927 et en janvier 1928, les Macchabées convient d'ailleurs - via le B.U. - tous les Poils aux expéditions scientifiques qu'ils organisent.
La première de ces vadrouilles mémorables, la Mission Kluth et Boll, ambitionnait de cartographier le Bruxelles des estaminets et des urinoirs. Tout un programme... En février 1928, les Macchabées continuent à animer la vie estudiantine et annoncent dans le Bruxelles Universitaire qu'ils "préparent de nouvelles expéditions scientifiques auxquels seront comme d'habitude convoqués tous les poils."

Cependant, dès cette époque, les Macchas oscillent entre vie intime et activité publique, entre ouverture et discrétion. A cet égard,
le Bruxelles Universitaire de décembre 1927 se révèle tout à fait symptomatique. On y retrouve, ramassés sur quelques lignes, leur devoir de réserve et leur volonté de partager le folklore qui leur est cher lors d'une de leurs fameuses expéditions : "Les FMAKB ont renvoyé à la vie le camarade CHT convaincu de manchabalisme et d’indiscrétion. Ils prient les camarades de ne pas considérer comme MAKB les bleus qui portent ces quatre initiales sur leur penne : ces indiscrétions sont interdites chez eux et valent le renvoi. Les MAKB préparent des festivités auxquelles seront convoqués tous les poils. Avant de demander leur inscription, que les camarades sachent que l’on ne boit pas énormément et qu’on ne chahute pas : on tente d’être intelligent. Nous ne recevons que les camarades jugés capables de se plier à une discipline. Nous considérons si les candidats sont capables de se dévouer à la cause universitaire et s’ils sont convaincus de la nécessité d’une campagne pour une camaraderie bien comprise."

C'est sans doute en janvier 1928 qu'apparaît le plus clairement la volonté des Macchas d'insuffler une dynamique positive au sein du corps étudiant, de jouer un rôle moteur de la vie poilique au même titre que les Cercles facultaires. Ce mois-là, ils publient dans le B.U. un manifeste généreux. Entre autres points, on peut y lire : "Nous voulons la destruction du manchabalisme sous toutes ses formes. […] Nous ferons en sorte que les anciennes réunions interfacultaires, disparues avec l’ancienne A.G., réapparaissent sous notre patronage. […] Nous demandons aux comités des cercles facultaires de chercher du neuf, de l’intelligent, de sortir de l’abrutissement systématique pour intéresser tous les camarades et les attirer. […]"

Quant à la participation des Macchas aux activités poiliques, elle se fera même en habits rituels. Ainsi, lors de la Saint-Verhaegen de 1931, on voit les Frères en toges et cagoules, porteurs d'un injecteur pour l'un d'eux et d'un crâne pour un autre, comme en témoigne la photo (ci-dessous), intitulée "Le Cercle de Médecine et son joyeux orchestre", publiée dans Le Soir Illustré du 28 novembre 1931.




Après cette Saint-Vé, on ne trouve plus de trace d'activités ou d'apparitions publiques des Macchabées.

Mais le Bruxelles Universitaire de mars 1931 révèle une dernière fois que l'équilibre entre divulgation et retenue se maintient, bien que l'on sente que le ton se durcit. D'une part le dessin de Une du journal montre des Macchas en toge et cagoule ; d'autre part, une brève présente leur Ordre comme "un véritable corps de franc-maçonnerie estudiantine" dont les membres sont "soumis à une discipline rigide et au secret absolu".

Il reste à savoir pourquoi au cours des années 1930 la discrétion s'est finalement imposée chez les Macchabées, mettant fin à leurs activités publiques et au dépôt de candidatures spontanées. Et reste également à savoir pourquoi cette attitude sera aussi adoptée par les Truands lors de leur fondation en 1951 puis, à leur suite, par tous les Ordres nés après la Seconde Guerre mondiale.

On notera que les Sociétés suisses et allemandes d'étudiants ont, quant à elles, conservés l'équilibre entre vie intime et activités publiques. La première partie de leurs séances, consacrée à la gestion de la Société, est réservée aux membres tandis que la seconde partie est ouverte aux invités. Il est par ailleurs toujours possible d'y postuler.