dimanche 11 novembre 2012

Première apparition de la Mère Gaspard

Le rite bibitif et le chant de "La Mère Gaspard" aurait été imprimé pour la première fois dans le Chansonnier des étudiants belges, publié par la Studentenverbindung Lovania, en 1901. Cette découverte a été faite par notre ami Benoît "Bacchus" P.nc.n.

Préface du Chansonnier des étudiants belges, 1901.
 


Peu après, on retrouve cet air dans le Recueil de chants de la Société générale bruxelloise des étudiants catholiques, imprimé en 1907-1908. Il y est d'ailleurs suivi de la même chanson à boire : "Videz !"


Documents transmis par Benoît "Bacchus" P.nc.n

"La Mère Gaspard" clôture encore les réunions de nombreuses sociétés estudiantines belges. Jacques Koot a décrit ce vieux cérémonial dans Io vivat ou les étudiants de l'Université, publié en 1983.

Les membres encore en forme s’avancent au milieu de la Corona, forment un cercle et chantent :
Il se fait tard et notre verre est vide.
Buvons, les amis, il n’en est pas question !
Tant pis, tant pis si les voisins stupides
N’aiment pas le bruit, les rires et les chansons.
Chaque membre heurte alors sa pinte contre celle de son voisin de gauche et chante :
Allons, la Mère Gaspard, encore un verre, encore un verre,
Allons, la Mère Gaspard encore un verre, il se fait tard
Si l’paternel, si l’paternel revient,
On lui dira qu’ son fils est toujours plein, plein, plein…

Celui qui choque son verre au mot "plein" le vide en afond puis il se retire. Lorsque la "victime" a vidé son verre, les membres recommencent à chanter "Allons, la mère Gaspard..." en choquant leurs verres. Les buveurs quittent donc le cercle l'un après l'autre, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un.

Le Diable-au-Corps

Cette chanson à boire n'a peut-être pas été écrite en l'honneur de la famille de Jules Gaspar, le patron du cabaret du "Diable-au-Corps". Néanmoins, les étudiants de l'ULB, fidèles clients du "Diable", s'approprièrent le couplet. Le Bruxelles Universitaire de mai 1928 note ainsi qu'à l'occasion des trente ans du Diable-au-Corps, des Poils et des Anciens chantent au patron "Encore un verre, le père Gaspard, encore un verre, encore un verre, il n'est pas tard."

Ecouter l'air

Sur le site du Bitu Magnifique, vous trouverez l'air de La Mère Gaspard au format Midi (en haut à droite). Et vous entendrez ici une interprétation (chantée) de La Mère Gaspard par André Verchuren ; mais le couplet débutant par "Allons..." y est tronqué.

Modifications

Les lecteurs attentifs auront remarqué que les paroles originelles ont été légèrement modifiées, en dépit du sens de la chanson : au fil des ans, "Il n'est pas tard" est devenu "Il se fait tard". Il est pourtant plus logique de continuer à boire lorsque l'heure n'est pas trop avancée. La bière ayant fait son œuvre, le sobre "bien" s'est - lui - mué en "plein".

jeudi 1 novembre 2012

Le paragraphe 11 et autres bêtes étranges

Le premier Biercomment, code de conduite et de savoir-boire, est publié à Tübingen en 1815. Il ne comporte que 6 paragraphes.

Le paragraphe 11 "Es wird immer fortgesoffen" (autrement dit, "on boit toujours trop") fait son apparition en 1853, dans le Neuen jenaischen Biercomment.

Au tournant des 19e-20e siècles, les étudiants dessinent le §11. sur des tonneaux et des cruches, sur des cartes postales...

Carte photo envoyée à Hohen Kirchen en 1916. 

Le §11. est le plus connu des symboles inventés par les Sociétés commentiques. Mais la carte ci-dessous en regroupe néanmoins quelques autres. Le chien, mascote de nombreuses corporations, représente évidemment l'amitié et le singe l'étudiant saoul, capable de quatre cents coups. Plat bon marché, le hareng symbolise, lui, la dèche noire où se trouve l'étudiant après avoir laissé sa dernière pièce au tavernier.

Le chat est un symbole nettement plus sympathique. En allemand comme en néerlandais, "kater" désigne à la fois le matou et la gueule de bois. Dans l'art estudiantin, on croise donc souvent l'affectueuse bestiole.

L'étudiant lui-même est ici représenté en Vollwichs, tenue d'apparat des Sociétés germaniques. Le pied sur le Codex, c'est-à-dire sur le Comment, il entonne le Gaudeamus igitur, l'hymne des corporations.

Carte envoyée à Bern en 1899
Sur la carte de la Société de Zofingue (ci-dessous), on retrouve le singe, le fameux §11. gravé sur une chope, un chansonnier, une pipe, le zirkel (le monogramme sociétaire) et une poule. Pourquoi diantre une cocotte ? Sauf erreur, il s'agit d'une représentation peu flatteuse des demoiselles.

Carte de la section zürichoise de la Société de Zofingue, envoyée en 1906.

La canne estudiantine en 1917

Sur cette photo de 1917 (prise vraisemblablement à Nivelles), deux étudiants posent avec leur penne et leur canne en jonc.



Symbole de la classe sociale à laquelle les étudiants appartiennent, la canne ne sert pas qu'à se promener sur les boulevards. C'est aussi un accessoire très utile lors de bagarres. En 1927, l'Association générale des étudiants de l'ULB conseille d'ailleurs clairement de se munir d'une canne pour se défendre lors des festivités de la Saint-Verhaegen.

La canne a sans doute disparu dans les années 1930. Cependant, Jean Dratz en représente encore dans les Fleurs du Mâle éditées en 1960 par le Cercle de Médecine. Probablement parce que Dratz dessine le folklore qu'il a connu dans l'entre-deux-guerres.


Dessin issu de la couverture du texte
de la revue Les trois Suzons de l'Eléph-ant droit 
(à prononcer avec l'accent liégeois)
donnée le 17 décembre 1920 au théâtre du Pavillon de Flore
par l'Association des étudiants en droit de Liège.

Carte de l'Helvetia, non postée. Vers 1900.
Carte colorisée à la main.

Carte marouflée, envoyée d'Antwerpen à Leuven en 1906.
A la sortie de la taverne (reconnaissable au sceau de Salomon des brasseurs).
Les singes anthropomorphes représentent traditionnellement des étudiants ivres.
Ils portent la casquette et le cerevis (appelé bierpet en Belgique),
le ruban ainsi que la veste à brandebourg des corporations.


Carte marouflée, envoyée d'Antwerpen à Leuven en 1906.
Rixe entre étudiants et bourgeois, à coups de canne.
La scène se passe en Allemagne.

dimanche 28 octobre 2012

De sept heures du soir à minuit

Il semble que, de leur naissance en décembre 1852 à 1856 (trois ans avant leur extinction), les Crocodiles aient voué un culte particulier au chiffre 7. Le premier numéro de leur journal est publié la "septième olympiade" (comprenez "la septième semaine") de leur existence.

Le 7 figure à plusieurs reprises dans l'Almanach crocodilien, publié en 1856. Il y est ainsi expliqué qu'au mois de novembre (lors de la rentrée académique de l'époque), les anciens étudiants apprennent à boire aux nouveaux. A la fin du mois, ces derniers sont "dignes de participer aux séances de guindailles, séances solennelles qui durent de sept heures du soir à minuit, - ou plus." Il ne faut sans doute pas voir ici qu'un clin d'oeil aux travaux des loges maçonniques qui, symboliquement, débutent à midi et se clôturent à minuit. Car, à la différence des francs-maçons qui "travaillent" douze heures sans boire, un étudiant est capable de boire cinq heures sans travailler...

La préface du même Almanach raconte la vadrouille en montagne de sept Crocodiles qui dure sept jours. Après sept heures de marche, leur chemin bifurque. Sept minutes plus tard, ils rencontrent un canard qui les conduit à la hutte d'un sage. Là, un second canard les accueille et, sept secondes après, leur ouvre la porte...

Origine du chiffre crocodilien

D'où vient l'usage de ce chiffre ? Il n'y a aucune certitude.

Les Adelphes, fondés en 1847 à l'ULB, avaient fixé à 25 le nombre d'Actifs. Or s'il est possible (mais pas certain) que les Crocodiles - à l'imitation de leurs prédécesseurs - aient fixé un nombre maximum de membres et n'aient été que sept par année, ils font un usage symbolique de leur chiffre fétiche, ce qui n'était pas le cas des Adelphes, si l'on se fie à l'unique source dont nous disposons à leur sujet.

Que ce soit par des jeux de mots, des dessins ou des photos, les Sociétés germaniques d'étudiants célèbrent, elles, le paragraphe 11. Cet article du Biercomment, leur code et leur rituel, stipule : "Es wird immer fortgesoffen". Ce que la Société d'étudiants de Zofingue a traduit dans son Comment par "Remplis ton verre vide, vide ton verre plein. Ne laisse ton verre ni vide ni plein." En gros, on ne boit jamais assez.

Bien que les Crocodiles aient probablement possédé un Comment, ils n'ont sans doute pas été influencés par l'esprit de ce §11. En effet, le premier Biercomment apparaît à Tübingen en 1815 et ne comporte que 6 paragraphes. Le paragraphe 11 ne fait son apparition qu'en 1853, dans le Neuen jenaischen Biercomment, soit peu après la fondation des Crocodiles.

Par ailleurs, c'est le cinquième et non pas le septième des Dix commandements des Crocodiles qui fait référence à la consommation de bière :
5. Pour le faro professeras 
de l’estime profondément

Exit donc, a priori, la piste des Sociétés étudiantes et l'influence du §11. Il reste, à notre sens, deux autres explications possibles. Comme les Crocos n'ignoraient pas ce que la naissance de leur université devait à la Franc-Maçonnerie, le sept peut également avoir renvoyé au nombre de Maîtres qui doivent être présents pour qu'une loge maçonnique puisse ouvrir ses travaux.

Enfin, très prosaïquement, il est possible que les Crocodiles aient lancé leur journal par hasard sept semaines après leur fondation et qu'ils aient fait du sept un running gag.

Dans les cercles contemporains

Aujourd'hui, l'utilisation d'un chiffre ou d'un nombre particulier est devenue l'une des marques disctinctives des sociétés intimes d'étudiants de l'ULB. Qu'on pense, par exemple, au 9 des Coquillards, au 13 des Macchabées, au 15 du Phallus ou au 69 des Chauves-Souris.

L'origine de ce nombre (ou de ce chiffre) varie d'une Société ulbiste à l'autre. Pour les unes, il correspond au nombre de membres actifs ; pour d'autres, au plus important de leurs paragraphes ; pour d'autres encore, à leurs grades initiatiques (qui parodient souvent les 33 degrés maçonniques).

Bien évidemment, le nombre peut aussi faire écho au nom du cercle intime ou à son thème fondateur. Ainsi, quoi de plus normal pour des Chauves-Souris, ces "petites bêtes qui ont les pieds à leur tête", d'adopter le 69 ?

mercredi 17 octobre 2012

Les Cercles en 1927

Le Bruxelles universitaire d'octobre 1927 présente l'Association générale des étudiants et celle des étudiantes ainsi que les principaux Cercles.

A la lecture de ce tableau de 1927, on remarque assez vite que les Cercles et les Comitards ont connu depuis une explosion considérable de leur nombre. Certaines sociétés ont cependant disparu, comme le Cercle d'études coloniales ou le Groupement universitaire belge pour la Société des Nations...

En 1927, certains Comités comptent encore un "porte-drapeau" dans leur rang (ce qui implique qu'ils possédaient un drapal à leurs couleurs)... Tandis que d'autres ont un "questeur" pour gérer la trésorerie. Faut-il y voir un écho au "Quaestor" des corporations étudiantes germaniques ?




Le B.U., un tigre de papier

A la une du Bruxelles universitaire d'octobre 1927, une caricature dûe à Ron illustre la guerre folklorique que se livraient les journaux estudiantins à une époque où les Poils de l'ULB n'étaient pas aussi nombreux qu'aujourd'hui.

B.U., qui n'a peur de rien et surtout pas de l'autodérision, se voit déjà écraser L'Etudiant libéral et L'Universitaire.

On notera au passage que deux vendeurs de journaux portent le béret.


Une du Bruxelles Universitaire d'octobre 1927.Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

mercredi 10 octobre 2012

Marche crocodilienne

Cette "Marche crocodilienne", publiée en 1856 dans l'Almanach crocodilien dédié aux étudiants belges, est attribuée avec humour à Victor Hugo (qui vient alors de publier Les Contemplations).

La citation farfelue du Coran en tête de texte est sans doute un clin d'oeil à la Bibliothèque de la jeunesse musulmane où l'Almanach a soi-disant été publié. 

Chlodomir, le patron du "Trou" (café situé en face de la première ULB), est cité dans la chanson. Mais il est aussi mentionné dans plusieurs articles du Crocodile. C'est dire la place qu'il occupait dans le paysage estudiantin et... crocodilien. Et pour cause : les Crocodiles se réunissaient dans son estaminet pour y vider force verres de faro. On comprend aisément que, encouragés par Chlodomir et Bacchus, les Crocodiles se soient découverts des dettes et l'envie d'attraper l'huissier par la peau du cou et de l'appeler "alguazil"...

Avis aux mélomanes : nous n'avons pas encore retrouvé le rythme de cette "Marche"... Toute aide est donc la bienvenue pour faire revivre ce texte lors des Cantus.


Marche crocodilienne
(occidentale)

Là-Allah-Ellallah !
– Koran –

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

J’aime le Crocodile à l’air patriarcal :
Son gilet déchiré rend son front plus sévère ;
Il vide avec respect les poches de son père ;
Il voue à la bouffarde un amour filial,
Et porte un vieil habit percé dans les mêlées
De plus de trous que n’a de taches étoilées
La peau du tigre impérial.

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

Jamais canne ou gourdin ne lui servent d’appui ;
Son corps est toujours ferme et dur comme une enclume ;
S’il a fini de boire et de manger, il fume ;
L’odeur du caporal en sa marche le suit.
Quand il passe en chantant sur le pavé mobile,
On fait silence, on dit : Encor un Crocodile !
Et chacun se retourne au bruit.

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

Quand dix mille buveurs viennent au son du cor,
Il leur répond ; il boit, et son souffle farouche
Aspire à plein gosier les verres qu’il embouche.
On roule sous la table ; lui seul sent son essor
Qui croît. Pour rafraîchir sa figure écarlate,
Il pousse Chlodomir qui se lasse, et le flatte
Pour qu’il lui serve à boire encor !

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

J’aime, s’il est vainqueur, et quand paraît le jour,
Qu’il aille enfin trouver sa maîtresse grondeuse,
Et que les durs baisers de sa lèvre amoureuse
Fassent vibrer longtemps les échos d’alentour.
J’aime après le combat, que sa voix éraillée
Rie, et de la guindaille encor plus enrouée,
Chante les houris et l’amour.

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

Tel est, soudards, bourgeois, jésuites, capucins,
Le Crocodile ! Mais celui qui s’épouvante
A voir d’un beau gigot la chair appétissante,
Qui le dernier se montre à de joyeux festins,
Qui refuse de boire alors qu’en des ripailles
Résonnent à grands cris les bruyantes guindailles,
Et dit : Les verres sont trop pleins !

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

Celui qui des savants écoutent les discours,
Qui n’a jamais chanté sur sa lyre phtisique
Que les fades douceurs de l’amour platonique,
Qui dédaigne la pipe, et se gante toujours,
Qui, pour mieux conserver sa fortune chétive,
N’a pas d’amis, et loin de la foule s’esquive
Dans sa tanière comme un ours ;

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.

Celui-là, c’est un lâche, et non l’enfant du Nil !
Ce n’est pas lui qu’on voit au fort de la tempête,
A tous ses créanciers bravement tenir tête,
Et par la peau du dos tenir un alguazil ;
Il n’est bon qu’à passer bêtement dans la vie,
Les yeux tout grands ouverts, la face épanouie,
Ainsi qu’un crapaud sur le gril !

Mon verre est tout rempli de liqueur parfumée,
Et ma pipe vomit des torrents de fumée.
 
[V. Hugo]

Une bonne fortune de Crocodile

Ce long poème a été publié en 1856 dans l'Almanach crocodilen dédié aux étudiants belges. Bibliothèque de la jeunesse musulmane.

Il reflète la mentalité du Crocodile qui aime la guindaille, les chants, la vie bohème... Et se plaît à "tirer en bouteille", autrement dit à "ridiculiser" les bourgeois de passage.

Deux personnages du poème (le Nil et un Crocodile) déclarent "J'ai dit" après s'être exprimés. Ces mots closent habituellement la prise de parole d'un franc-maçon en loge. On peut donc y voir une influence des rites maçonniques dans le folklore des Crocodiles. Il peut aussi s'agir d'une traduction de "Dixi", mot employé par un étudiant lors d'une Kneipe pour signaler la fin de son intervention. 

L'utilisation de "J'ai dit" peut bien entendu être un pur hasard... Mais sachant, d'une part, que nous sommes à l'ULB (université fondée par des Maçons) et, d'autre part, que les Crocodiles disposaient d'un Comment (rite étudiant qui emploie des formules en latin), il est possible que cette expression soit une trace d'un rite maçonnique ou étudiant. 


Une bonne fortune de Crocodile

Loin du Nil à l’eau sale et jaune,
Le Crocodile s’est enfui ;
Dans les roseaux avec le faune
Il ne s’ébat plus aujourd’hui.
En vain la vierge égyptienne,
L’œil en pleurs, les cheveux épars,
Pour l’adorer dans une antienne
Le cherche sous les nénuphars.
« Le Crocodile est mort, crie un sombre prophète :
« Il est rare, il se perd, cet animal divin ! »
  Mais le vieux Nil répond en secouant la tête :
« Prophète, vous n’êtes pas fin :
« Non, non, il n’est pas mort le Crocodile ! il nage
« En de meilleures eaux que celles du vieux Nil.
De par le monde il a voulu faire un voyage :
« J’ai dit : Ainsi soit-il !
« Et puis, il est parti, le ventre presque vide,
« L’air innocent comme un mouton.
Pour aider son regard avide,
« Il m’a volé mon beau lorgnon… »
A ces mots, le vieux Nil, suffoqué de la gorge,
S’arrêta, haletant comme un soufflet de forge.
       J’étais assis auprès de lui,
Et je lui dis : – « Monsieur, reprenez votre haleine ;
« Je m’en vais raconter à cette Egyptienne
« Ce que mes frères font pendant leurs jours d’ennui.
« Ecoute, charmante Africaine !
« Les Crocodiles (j’en suis un)
« Sèmeraient l’argent à main pleine
« Pour s’endormir sur ton sein brun.
« Viens, donne-moi ton bras, la belle.
« Tu trembles comme une gazelle ;
« Va ! je suis doux comme un enfant !
« Un vert tissu de joncs tous deux nous enveloppe ;
« Le soleil seul regarde au fond du ciel cyclope,
« Et le silence nous entend.
« Allume-toi ma pipe, ô ma douce sultane !
« Allons causer ensemble au pied de ce platane ;
« Je veux mettre à tes pieds mon cœur et mes vertus.
« Les Crocodiles ont des âmes accomplies :
« Ils aiment les beaux bras, les figures jolies,
« Les corps bien faits drapés dans les châles pointus.

« S’ils pouvaient tous ensemble, ô chère enchanteresse,
« De tes regards brûlants savourer la caresse,
« Ils voudraient t’adorer comme le bœuf Apis ;
« Et pour te voir passer, quand tu viens vers le fleuve,
« Endimanchés, coiffés d’une casquette neuve,
« Derrière les buissons, ils se tiendraient tapis.
« Lorsque la passion au cœur du Crocodile
« A jeté son ancre de fer,
« Elle anime ses traits, elle change son air ;
« Elle met de la verve et du chic dans son style.
« O ma charmante, apprends ce que ferait pour toi
« Mon pauvre cœur rempli dans un amoureux émoi :
« J’aime les cabarets où l’on fait guindaille.
« Les verres pleins rangés sur la table, en bataille,
« Les petites chansons que l’on répète en chœurs,
« Les joyeux calembours dont un discours s’émaille,
« Comme un pré s’émaille de fleurs ;
« J’aime fumer la pipe à Nimy fabriquée,
« Lorsque repose en paix ma tête détraquée
« Sur des coussins moelleux,
« Alors qu’enveloppé dans ma robe de chambre,
« Rêvant de beaux projets, sans remuer un membre,
« Je me sens tout à fait heureux ;
« J’aime, accoudé, sur ma fenêtre,
« Quand le soir vient brouiller les cieux,
« Déguster un amour champêtre
« Qui se déroule sous mes yeux ;
« Par quelque farce, jeune ou vieille,
« J’aime lorsque j’ai bien le temps,
« A tirer gaîment en bouteille
« Sur mon chemin quelques passants.
« Eh bien ! Je quitterais tous ces plaisirs superbes
« Pour courir avec toi, tout le jour, dans les herbes
« Qui bordent les rives du Nil.
« Mon sacrifice est grand, tu le vois, ô ma belle !
« J’ai bien expliqué tout ; J’ai dit ! – Mademoiselle,
« Votre cœur s’attendrira-t-il ? »
La belle se taisait, mais semblait enchantée.
Le Crocodile alors la prit sur ses genoux :
D’un bruit mélodieux l’onde fut agitée,
Et la fille du Nil, de sa main veloutée,
Caressa son amant, et dit : – « Embrassons-nous ! »

mercredi 3 octobre 2012

Le Dieu des étudiants

En 1853, dans le numéro 19 du Crocodile, la Société des Crocodiles publait "Le Dieu des étudiants", un texte humoristique qui n'a pas pris une ride.

Notons au passage que ces vers renferment la plus ancienne mention connue du terme "bloqueur", mot d'argot poilique qui désigne - comme chacun sait - l'étudiant atteint de bibliothéquite aigüe.

Ces couplets magnifiques ne figurent dans aucune édition des Fleurs du Mâle (ni dans aucun autre chansonnier). Ils y auraient pourtant leur place...

Il est possible de chanter ce texte sur l'air de la "Marche des étudiants" de Vanderborght ou sur celui du "Plaisir des dieux". Aussi ne peut-on que lui souhaiter d'être porté par les Cercles et les Guildes...


Le Dieu des étudiants

Il est des cours, messieurs, je les vénère
Mais cependant, je ne puis y venir.
De chacun d’eux, trop souvent la matière
Est ennuyeuse et j’aime le plaisir !
Oui, la bamboche à ma philosophie
Révèle assez de travaux amusants.
Le verre en main, gaiement je me confie )

Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)

Dans mon quartier, on pend à la muraille
Des examens le programme o-di-eux.
Si deux fois l’an, tout au plus, je travaille,

Je fume et je fais des rêves amoureux.
Au Dieu des cours qu’un autre sacrifie,

Moi qui ne crois qu’au Dieu des amusants
Le verre en main, gaiement je me confie )
Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)
 
Mon cher papa qui croit que je travaille,
Tous les huit jours, m’écrit ces quelques mots :
"Labeur forcé, mon fils, n’est rien qui vaille ;
Mène de front plaisir, travail, repos.
Plus d’un bloqueur sut abréger sa vie…"

Moi, pour mieux fuir un pareil accident,
Le verre en main, gaiement je me confie )
Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)

Dans ce palais, où les jurys sévères,
Deux fois par an, jugent les bambocheurs,
J’ai vu souvent plus d’un de mes confrères
D’un beau rejet obtenir les honneurs.
Ce souvenir parfois me contrarie
Mais les jurys et les flots sont changeants…
Le verre en main, gaiement je me confie )
Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)

Quelle menace un pédant fait entendre ?
Il veut écrire et bientôt, des papas,
L’autorité va se faire comprendre
Pour nous tirer de nos joyeux ébats.
Eh bien ! Tant pis si leur humeur aigrie

Vient jusqu’ici troubler les bons enfants.
Le verre en main, gaiement je me confie )
Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)

Mais quelle erreur ! Les papas sont bons diables.
S’ils nous ont fait, c’est pour nous voir joyeux.
Vins délicieux, liquides agréables,
Sexe enchanteur dont nous aimons les jeux,
Continuez d’embellir notre vie
Et nous aurons encor’ de doux instants.
Le verre en main, gaiement je me confie )
Je me confie au Dieu des étudiants.         ) (bis)

lundi 1 octobre 2012

Le joyeux Picoulet

Dans l'édition de 1965 des Fleurs du Mâle figure "Le joyeux Picoulet", un petit texte amusant qui évoque immédiatement une ronde.



Le "Picoulet" est une tradition de Suisse romande. On le retrouve ainsi dans les sociétés étudiantes de Zofingue, de l'Helvetia et de Stella.

Le Picoulet se danse et se chante en cercle. Le meneur (qui était à l'origine un étudiant de la Société de Zofingue) imprime un sens de rotation au cercle et tout le monde se met à marcher ou sautiller sur le refrain. On s'arrête pour chanter "Picoulet du doigt, du doigt..." On met alors un index en avant, puis les deux. Et ainsi de suite avec les mains, les coudes...

A Genève, cette danse se déroule à l'issue du cortège folklorique de l'Escalade (qui commémore la victoire de la république protestante sur les troupes du duc de Savoie le 12 décembre 1602). Par métonymie, ce cortège a d'ailleurs été rebaptisé "le Picoulet".

Zofingiens dansant le "Picoulet". Carte de 1914.


La présence du "Picoulet" dans les Fleurs du Mâle nous laisse penser que, dans les années 1960, des étudiants de Bruxelles ont été en contact avec le folklore estudiantin suisse. 

Cette ronde occupe de plus une place de choix dans le chansonnier de l'ULB : c'est la seule qui soit publiée dans les Fleurs de 1965, qui compte à peine 116 pages.

Nous ne savons néanmoins pas comment cette danse a intégré le folklore bruxellois ni combien de temps on l'a pratiquée à l'ULB.

Le "Picoulet" en image

En 2008, la section vaudoise de la Société de Zofingue a réalisé un film sur ses activités du semestre d'automne. On y voit les étudiants danser la fameuse ronde. 

Vous pouvez accéder directement à la séquence consacrée au "Picoulet". Ou visionner le film dans son intégralité. 





Le "Picoulet". Carte de la Société Helvetia, non postée. Elle date des années 1930.

Le "Picoulet". Carte de la Société Stella, non postée. Date inconnue.