vendredi 4 octobre 2013

Liège : De la casquette à la penne

Sache que notre penne est l’emblème sacré
Que les vrais étudiants portent avec fierté

Dressée tel un roc défiant la tempête
Elle crache son mépris sur toutes les têtes
De ces étudiants portant le feutre mou
Des bourgeois trop ventrus ou les cheveux zazous.


Mais quelle passion vaut à un couvre-chef une ode, un poème célébrant sa gloire ? Je vais tenter de vous le faire découvrir au travers de sa naissance à Liège, notre Cité si ardente où la penne coule des jours – pas toujours heureux – depuis 150 ans maintenant…

La première mention du port d’un costume particulier par les étudiants liégeois remonte à l’année 1821 et est connue indirectement par des faits concernant l’Université de Louvain. Les étudiants de cette dernière se décident, à l’occasion de la réunion constitutive d’une société, à adopter, sauf la couleur, le costume que portent les étudiants de Liège. Cet uniforme consiste « dans un pantalon de frac noir descendant à la hauteur des genoux fait en mouchoir, fermé par une large ceinture de velours noir et d’une boucle d’acier, une calotte noire ornée d’un bouton d’acier, la tête couverte d’une espèce de bonnet ».

A Louvain, qui n’est pas encore, rappelons-le, le siège de l’université catholique, ce costume suscite l’inquiétude des autorités car il rappelle celui des étudiants de la Burschenschaft. L’idée même de l’extension, dans nos régions, de cette association et surtout de l’esprit égalitaire, libéral et favorable à l’unification politique de l’Allemagne (nationaliste) qu’elle véhicule, est redoutée. Constitué en 1817 à l’Université d’Iéna, ce groupement rallie rapidement tous les étudiants des autres centres universitaires d’Allemagne. L’assassinat, en 1819, par l’étudiant Karl Sand de l’écrivain Kotzebue, considéré comme un espion au service du Tsar, entraîne une forte répression de la part de Metternich. Les Décrets de Karlsbad interdiront les Burschenschaften qui entreront dans la clandestinité jusqu’en 1848, année où elles ont participé activement à la révolution allemande.


A Liège, il est arboré sans protestation des autorités ou de la régence de la ville. Il ne semble pas se maintenir, plus aucune source ne le mentionne postérieurement.

La réapparition d’insignes distinctifs de l’état d’étudiant est tardive. Il faut attendre octobre1860 pour en trouver une trace écrite et ce n’est que plus tard encore que l’iconographie apporte quelques renseignements.

Apparition de la couleur verte

A l’occasion de la visite du roi Léopold 1er à Liège, les étudiants portent des insignes particuliers : une écharpe tricolore portée en bandoulière sur le gilet, et en une petite cocarde verte portée à la boutonnière. Pour les délégués officiels, la cocarde est remplacée par une rosette à fond vert, à laquelle pendent deux glands d’or ; les étrangers portant l’écharpe aux couleurs de leurs nations respectives.

Les étudiants liégeois se choisissent le vert comme couleur distinctive sans qu’il soit possible de discerner les raisons de cette option, le vert est signe d’espoir, symbole de la jeunesse, mais aussi de l’inexpérience et de la crédulité… « qualités » de l’étudiant à son entrée à l’Université. Est-ce la raison de ce choix ou faut-il penser aux couleurs premières de la Révolution française ? Est-ce déjà la couleur de l’Université de Liège ou bien ce choix entraîne-t-il l’adoption de cette teinte par l’Université ? Ce sont des questions sans réponse.

Aucun récit de ces fêtes ne mentionne le port d’un couvre-chef propre aux étudiants. Pourtant, la casquette apparaît quelques mois plus tôt. Sa première mention est relativement imprécise, mais les faits sont confirmés par des éléments légèrement postérieurs.


Première mention de la casquette

Le 24 mars 1860, un étudiant se plaint au Recteur du mauvais accueil de la police et en attribue la raison à son « malheur d’oublier d’ôter sa casquette » : « Dans la nuit du 23 au 24, vers deux heures du matin, je suis allé au bureau de police, accompagné de quelques amis, pour réclamer un paletot enlevé par un agent de police à un jeune homme qui se trouvait avec nous. Le commissaire de service, sans nous entendre, nous fit conduire au secret. C’était peut-être son droit, mais ce que je nie c’est qu’il puisse m’appeler chenapan, polisson et se livrer envers moi à des voix de fait. Voici, Monsieur le Recteur, comment les choses se sont passées et deux témoins pourront confirmer ce que j’avance. En arrivant au bureau de police j’eus le malheur d’oublier d’ôter ma casquette : M. le commissaire m’apostropha de la manière la plus violente en me demandant si je pensais me trouver encore dans une maison publique, l’expression dont il se servit pour désigner ce lieu n’est pas celle que j’emploie ; le mot que Monsieur le commissaire emploie peut peut-être se dire mais certainement ne peut s’écrire. A cette interpellation je répondis que je ne pensais pas. »

Cette casquette semble de couleur verte si l’on en croit la communication faite au Recteur au sujet de la mort probable, dans le Rhin, d’Emile Cordy, étudiant de l’Université de Liège. L’habillement de cet étudiant est constitué d’un paletot noir, pantalon d’été gris, gilet de drap noir, cravate de soie, deux chemises, une paire de chaussettes de laine, des souliers et une casquette verte. Nous sommes en juillet 1860.


Identification de la casquette à l’étudiant

La casquette est ouvertement identifiée comme coiffure des étudiants dès mars 1861 : « Vers 5 ½ heures de relevée, nous avons appris qu’un rassemblement avait lieu sur la place Saint-Lambert. L’agent TRONION que nous avons envoyé sur les lieux, assisté des pompiers BAUDON et ROUSSEAU, nous a bientôt amené un individu coiffé de la casquette d’étudiant ; c’était l’auteur de scènes scandaleuses qui venaient de se passer et qui avait provoqué la réunion d’une foule tellement compacte qu’il n’y avait plus moyen de circuler de la place verte à la place Saint-Lambert. (…) Pendant toute cette soirée une foule immense a stationné aux environs de l’Hôtel de Ville et à chaque instant j’ai reçu la visite d’étudiants venant réclamer leur camarade. Parmi ces jeunes gens il y en avait qui étaient fort convenables, d’autres qui parlaient en maître ; les premiers ont été bien accueillis et les seconds ont été expulsés. Pour mettre un terme à toutes ces allées et venues, nous avons pris des mesures avec le chef de la garde des pompiers et l’accès de la permanence a été interdit à quiconque portait la casquette universitaire. Dès lors, les curieux se sont dispersés et tout est rentré dans l’ordre. »


Pourquoi donc les sources sont-elles muettes au sujet de cette casquette à l’occasion de la venue du Roi ? Probablement parce qu’elle en est à ses débuts, que son port n’est pas encore généralisé : portée par un nombre restreint d’élèves, elle ne doit pas encore réellement être perçue comme le symbole de l’état d’étudiant. Cela semble encore le cas lors du Congrès de 1865, les étudiants portent encore et toujours une cocarde verte.

Eugène Polain, bibliothécaire à l’Université, nous donne quelques informations complémentaires. Ayant habité l’Université dans son enfance (son grand-père, Mathieu-Lambert Polain, mort en 1872, étant administrateur-inspecteur), il a vu tous les jours les étudiants. « Leur costume, nous-dit-il, le jour de sortie, était très curieux : en 1869 [1867 ndlr], lors de la célébration du 50e de l’Université : ils avaient quelque peu copié le costume des universitaires allemands et portaient le pantalon blanc, une veste assez courte et fort étriquée. Ils avaient comme coiffure une petite casquette étroite avec une petite visière entoile cirée. »

On ne connaît donc pas grand chose de cette casquette. L’iconographie en donne une idée sommaire.


Pourquoi se coiffer d’une casquette ?

L’esprit frondeur de l’étudiant lui fait probablement opter davantage pour un couvre- chef différent de celui traditionnellement porté par les bourgeois (chapeau boule, haut de forme, etc.) dont ils sont en majorité issus.


L’imitation de la coiffe allemande doit aussi jouer un rôle mais il est difficile d’en jauger l’importance.

Enfin, la casquette, même d’un modèle ou d’un style différent, est la coiffure « à la mode » à l’époque romantique.


Ces circonstances donnent naissance à une casquette bien particulière : celle de l’étudiant liégeois qui rapidement va être personnalisée par l’ajout d’insignes.

Décoration de la casquette

Il est malaisé, à l’aide de dessins ou de photographies, de décrire une éventuelle décoration attestant de l’appartenance à telle Faculté ou année d’étude. Pourtant, une photo d’A. Polain, étudiant des Mines en 1868, permet de distinguer à la casquette une sorte de « bouton » sur le quel figurent deux pics croisés, symbole des étudiants des Mines.


Il est difficile d’identifier cet insigne sur la reproduction du fait de l’état de conservation du document qui fait également croire à une teinte noire du couvre-chef ce qui ne serait pas impossible pour les étudiants des Mines à la lecture de ce qui suit : une casquette d’étudiant des Mines conservée au Musée de la Vie Wallonne est de couleur bleue, ornée des deux pics des Mines et date de 1887 environ. Un autre couvre-chef d’étudiant des Mines, toujours conservé au Musée de la Vie Wallonne, est vert, orné de l’insigne des Mines et daté de 1880. Tout cela ne permet pas de se prononcer catégoriquement.

Un autre document, la couverture de l’Almanach des étudiants 1879, confirme la décoration de la casquette par un insigne indiquant les études entreprises.


L’uniformité majoritaire de la couleur verte de la casquette estudiantine transparaît à la lecture de ce récit d’une soirée au Pavillon de Flore, toujours en 1879 : « Tout est plein : dans la galerie mauresque du dessus, par-ci, par-là, émergent quelques têtes de femmes, quelques visages d’enfants, mais la casquette verte domine… Aux uns les pics croisés des mines, aux autres la balance du Droit, tout se coudoie, la pharmacie et le notariat, les futurs Esculapes et les aspirants ingénieurs… »

Le baptême de la casquette

Si la casquette apparaît vers 1860, on ne peut affirmer que le baptême soit contemporain de cette naissance car les sources et documents sont muets. Gustave Rahlenbeck, dans ses« Histoires Estudiantines » écrites durant l’année académique 1885-1886, tout en précisant que cette tradition ancienne n’est plus pratiquée que par quelques rares incorruptibles, décrit ainsi la cérémonie du baptême des casquettes : « (…) il ne faut pour toute une vie universitaire qu’une seule et même casquette dont l’état plus ou moins avancé est le baromètre des glorieuses années passées sur les bancs de l’école et la basane des tavernes. Aussi faut-il voir à quel traitement les nouveaux soumettaient leur malheureux couvre-chef lorsque tout fraîchement acheté chez le marchand, ils s’obstinaient à relever par derrière avec des grâces de conscrit ou se refusaient à abandonner leur belle couleur verte désespérément neuve. Le baptême se faisait aussi vite que possible. La casquette empoignée servait de déversoir à tous les fonds de verre de la tablée et le nouveau payait la guindaille. L’étoffe devenait alors poisseuse et toute raide et, s’amollissant par la chaleur de la tête, se moulait sur le crâne. On recommençait plusieurs fois et au bout d’un mois ou deux la casquette se portait avec honneur. »


Premières diversifications des couleurs

Le Musée de la Vie Wallonne conserve une casquette d’étudiant du doctorat en Philosophie. Celle-ci, de couleur brunâtre suite à la marque du temps vraisemblablement, doit primitivement avoir été blanche. Ornée d’une étoile surmontée d’une flèche et d’un flambeau croisés, elle est datée de l’année académique 1886-1887. Elle atteste de l’apparition de l’étoile d’âge comme élément décoratif du couvre-chef, mais également de l’existence d’une casquette de couleur blanche.

En 1887, les publicités pour la casquette font leur apparition, notamment dans la presse estudiantine. Deux maisons se « disputent » la clientèle estudiantine. Ces annonces attestent de la popularité accrue d’un couvre-chef estudiantin.


On peut affirmer que la casquette est définitivement adoptée par l’étudiant. Elle est maintenant de toutes les sorties : agitée au-dessus de la tête pour accueillir les délégations étrangères venues aux fêtes universitaires dès 1881, elle est retirée, insigne honneur, pour écouter, « dans un silence religieux », les couplets de la Brabançonne des Etudiants, de la Marseillaise et du Chant national belge lors de la représentation théâtrale des fêtes universitaires de 1892.

L’apparition de couvre-chefs d’autres couleurs interpelle. Comment la répartition des teintes entre les Facultés s’est-elle opérée ?


Attribution des couleurs

Quatre facultés ou Ecole existent au sein de l’Université à cette époque : les Sciences, la Médecine, le Droit, la Philosophie et Lettres et l’Ecole des Mines créée en 1825.


Tout en restant très prudent, l’attribution des couleurs semble donner le vert à la Médecine. Par ancienneté ? Une école d’anatomie, ancêtre de la Faculté, est créée à Liège dès 1806, quelques années avant le Décret impérial de 1808 qui organise l’Université impériale en créant une Académie à Liège ? Le blanc est le coloris du Droit et de la Philosophie. Le noir ou le bleu ayant déjà été adopté, antérieurement, par les étudiants des Mines.

Cette même année 1893, à l’occasion de la visite du Roi Léopold II à l’Institut Montéfiore, le16 novembre, le président de l’A.G. prie les cercles universitaires d’envoyer une délégation en habit, casquette et insignes dans le but de saluer le Roi. Après un cheminement lent s’étalant sur plus de trente années, la casquette devient officiellement le symbole de l’état d’étudiant. L’habit ne doit être rien d’autre que le vêtement civil à porter en cette circonstance ; quant aux insignes, on peut croire qu’il s’agit des écharpes ou cocardes aux couleurs des diverses associations.

Apparition de la concurrence

La coiffure universitaire connaît une certaine baisse de popularité à la rentrée d’octobre1898. Est-elle menacée ? D’autres couvre-chefs estudiantins apparaissent à cette époque. Le béret de velours ou faluche apparue en Paris en 1888 et généralisée en en France en 1890, fait une timide incursion à Liège.

La toque à bordure d’astrakan ou calotte, inspirée de la coiffure des zouaves pontificaux introduite à Louvain peu avant 1890, s’implante dans les milieux catholiques estudiantins liégeois.

Les inquiétudes dans certains rangs estudiantins imposent l’intérêt de l’Association générale qui, en mars 1899, réaffirme la casquette comme première coiffure universitaire.


La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle connaît d’importantes bagarres entre étudiants catholiques, dont le port de la calotte est considéré comme une provocation et porteurs de casquette, mais ce n’est pas le sujet de ce jour…

La demande de certains étudiants, en mars 1904, à l’A.G.F.C.F. d’adopter le béret de velours comme coiffure estudiantine de l’Université de Liège apparaît comme une ultime tentative de conciliation. La question, renvoyée devant les cercles facultaires, ne semble pas rencontrer de suites favorables.


Décoration

La casquette n’a pas une décoration très riche ou diversifiée ; les étoiles d’âges et les marques d’appartenance facultaires y sont présentes comme relevé plus tôt. Cependant, on voit apparaître, vers 1904, des « punaises » en lieu et place de l’étoile argentée. Celles-ci consistent en un insigne de forme hexagonale. Tout comme l’étoile dorée, elles indiquent les années passées à l’Université, à la nuance près que l’année ainsi mentionnée est redoublée.

En novembre 1911, l’A.E.E.S.C. prend la résolution de supprimer l’étoile blanche supplémentaire de la casquette. L’origine de cette marque de distinction particulière qui dénature la fonction première des étoiles d’âge est inconnue.

La différenciation de la casquette en fonction des études entreprises ne s’effectue plus seulement par un insigne. En 1905-1906, l’A.U.L.C.C.P.G. décide le port d’un ruban vert, blanc et mauve à la casquette. Il est possible que l’absence d’un insigne distinctif pousse le cercle à ce choix.

Episodiquement, une association se choisit un ruban distinctif, comme l’Association des étudiants en droit en 1914, même si, dans ce cas précis, le choix avait été effectué dès la création de l’association, en 1895 : le violet parce que les étudiants en droit de France portaient un ruban de cette teinte, le blanc à cause de la couleur de la penne.

Longueur

La longueur de la visière est à l’ordre du jour en octobre 1906. L’Etudiant Libéral Liégeois révèle que la « traditionnelle visière longue a fini par déplaire ». En conséquence, il propose que l’on adopte, à l’instar des étudiants bruxellois, « la petite casquette marine, à béret large et à visière tombante très étroite ».

Quelques années plus tard, un chroniqueur de Liège-Universitaire constate tristement le succès grandissant de la « ridicule casquette allemande ».

Poireau

Le couvre-chef estudiantin joue parfois un rôle assez curieux. En 1906, un professeur charge un étudiant de monter la garde à la porte de son auditoire et de n’y laisser entrer que les porteurs de casquettes blanches uni ou bistellaires ainsi que les casquettes vertes unistellaires. Les autres se voyant refuser l’entrée de l’auditoire…


Pour pouvoir effectuer cette « utile » distinction, encore faut-il que l’étudiant porte sa casquette. Il semble que ce ne soit pas toujours le cas. A la rentrée d’octobre 1907, les champions de la casquette, défenseurs ardents du port du couvre-chef estudiantin, montent au créneau et fustigent le « poireautisme ».

Le nom et sa signification

Dès octobre 1905, on pressent une certaine évolution dans la désignation de la casquette. La visière est appelée « penne ». On signale que le bleu la porte « très relevée pour dissimuler l’unique étoile » ; un autre étudiant, finissant ses études, regrette « Ah ! si j’avais pu être mofflé, J’porterais encore casquette à penne ».

En 1908, le terme ne désigne plus simplement la visière, mais le couvre-chef dans son ensemble.

Dans le cas de la penne, l’acception « casquette d’étudiant » semble découler du belgicisme comprenant penne comme synonyme de « visière ».

La Revue estudiantine Viens-y-Philis !! donnée à l’occasion du 25e anniversaire de la fondation de l’Association des étudiants en médecine en 1912, nous fait connaître une nouvelle évolution de l’appellation du couvre-chef :

Or donc vous baladant un beau soir au Carré,
Crapuleuse à la nuque ô emblème sacré !
Une môme aguichante, brunette ou blondinette,
Vous décoch’ en passant une tendre risette.


Dérivé du grec kraipalê « ivresse » par l’intermédiaire du latin « crapula », de même sens, le terme « crapuleuse » désignera notre penne dans l’entre deux-guerres mondiale, alors que le nom « casquette » avait complètement disparu.


En baptisant ainsi leur couvre-chef, les étudiants Liégeois ont probablement voulu revendiquer leur goût pour l’ivresse…

[Michel Péters,
Licencié en Histoire de l'ULg,
Président d'Honneur de l'Association générale des étudiants liégeois] 

vendredi 27 septembre 2013

Treize à table, chez les Nébuleux

Charles Sillevaerts explique dans In illo tempore... (1963) que le Cercle des Nébuleux - fondé en 1886 - ne pouvait compter que treize membres. Et que c’est sur ce nombre que reposait l’organisation du groupe.

Un Président et un Vice-président avaient la charge morale du cercle, épaulés en cela par un «Gardien des lois, règles, us et coutumes». Un «Secrétaire», un «Ministre des Finances» et un «Grand Echanson» veillaient en séance aux affaires courantes.

Un «Pipelet du Temple», un «Porte-étendard», un «Bibliothécaire» et un «Directeur du Conservatoire» se répartissaient les autres tâches avec un «Correspondant de la Planète Mars», un «Ingénieur, chef du service de la Traction et du Matériel roulant» ainsi qu’avec un «Frère Taillable et Corvéable presqu’à merci».

Le «Pipelet» devait son nom à un concierge des Mystères de Paris, roman d'Eugène Sue (1843). En dehors de ce rôle de portier (qui soulignait le caractère intime des Nébuleux), on retrouvait la plupart de ces fonctions dans les Cercles actifs à la même époque.

Des titres

A chacune de ces fonctions correspondaient les titres humoristiques de «Vénérable», d’«Honorable», d’«Emmerdeur», suivis par ceux tout aussi enviables de «Consciencieux», d’«Intègre» et d’«Equilibriste».

Des titres eux-mêmes talonnés par ceux non moins ronflants d’«Incorruptible», de «Candide», de «Sinécuriste», de «Suave», et enfin par le trio final des «Fol», «Scrupuleux» et «Infiniment Petit».

Au cours de la partie secrète des séances du Cercle, il était obligatoire, sous peine d'amende, de désigner les Frères par leur «grade» et leur surnom Nébuleux.

Extrait de Ch. Sillevaerts, In illo tempore..., 1963

Variables

Malgré ce qu'avance Charles Sillevaerts, il semble que le nombre de membres ainsi que leurs fonctions et leurs titres aient variés au fil des ans.

En 1907, l'Amanach des étudiants libéraux de Gand indique par exemple que le Comité des Nébuleux (alors au nombre de six) est composé d'un Vénérable président, d'un Honorable vice-président, d'un Grand Maître des Cérémonies, d'un Archiviste, sinécuriste bibliothécaire, d'un Inspecteur des courants d'air et d'un Homme de peine.

Un an plus tard, L’Echo des Etudiants du 12 novembre 1908 parle, lui, d’un «Secrétaire de la Section d’Epargne», qui fusionne probablement les tâches de secrétaire et de trésorier.

Enfin, notons que le « Grand Echanson » a d’abord exercé sa fonction sous le terme de « Pompier ». Cette dernière appellation fut abandonnée car elle était jugée trop commune. On la retrouve en effet chez les Liégeois du Cercle de Bohème (dont les Nébuleux ont repris plusieurs statuts) ainsi que chez les Bruxellois du Cercle des Suaves en 1907 (Echo des Etudiants, 7 février 1907).

Chiffre et lettres de noblesse

Treize membres, c’est relativement peu pour un Cercle estudiantin. Mais c'est aussi beaucoup. Car dans un tel club, on côtoie forcément des personnalités différentes, tout en entretenant des liens fraternels solides et riches avec chaque Camarade.

Les Nébuleux déclareront d'ailleurs en 1890, dans le Journal des Etudiants, que « La prospérité du Cercle, toujours croissante, doit être attribuée au nombre restreint des membres qui, pour être admis, doivent compter au moins deux ans d’Université (ceci dans le but d’éloigner du Cercle l’élément gosse toujours envahissant) et obtenir l’unanimité des voix. » (Journal des Etudiants, 16 mai 1890)

Ceci dit, c'est probablement par anticléricalisme que les Nébuleux portèrent leur choix sur le chiffre 13. Et c'est sans doute la même raison qui poussa les Corbeaux (un cercle d’étudiants libéraux d’Anvers fondé en 1909) et les Macchabées (fondés en 1918) à adopter ce même nombre.

mercredi 18 septembre 2013

En 1928, la codification de la penne est achevée

En 1926, la penne et le béret connurent deux innovations. L'Association générale des étudiants décida de remplacer le ruban vert et rouge (aux couleurs de la ville de Bruxelles) qui ceignait le couvre-chef par un ruban à la couleur de la faculté où chacun était inscrit. Des étoiles (dorées pour les années réussies et argentées pour les années doublées) seront désormais épinglées sur le ruban. Ensuite, les pennes et les bérets furent dotés d'un écusson propre à l'ULB, complété par l'insigne facultaire. 

Ces décisions de modification furent prises parce que depuis quelques années la penne était portée tant par des étudiants de l'Institut Saint-Louis (au lieu de leur calotte) que par des élèves de secondaire.

En 1928, la mutation des couvre-chefs semble définitivement achevée. En Une du Bruxelles Universitaire publié pour la Saint-Verhaegen 1928, on découvre en effet la trogne hilare d'un Poil de Médecine coiffé d'une penne correspondant aux codes actuels. On y voit le ruban facultaire où sont épinglées des étoiles et l'écusson de l'ULB complété de l'insigne facultaire.




Bruxelles Universitaire, numéro de la Saint-Verhaegen 1928

mardi 10 septembre 2013

Une bagarre au Diable-au-Corps

Dans son ensemble la presse estudiantine relate très peu de bagarres. Bruxelles Universitaire, toujours soucieux d'égayer les amphis, comble cette lacune dans son numéro de mars 1928.

La scène a pour théâtre le Diable-au-CorpsLes acteurs sont - côté cour - Gaspar (le patron) ainsi qu'une douzaine de Poils et d'Anciens de l'ULB et - côté jardin - une cinquantaine de calotins... Rien de moins que David contre Goliath. Le chroniqueur aurait bien fait grimper le nombre de calottés jusqu'à 100 mais cela aurait sans doute fait un peu trop d'"enfants de la Vierge" chez le Diable.


Bruxelles Universitaire, mars 1928.

lundi 9 septembre 2013

Les trente ans du Diable-au-Corps

Le Diable-au-Corps ferme ses portes fin 1928 pour laisser place aux bâtiments de l'Innovation. En mai 1928, Bruxelles Universitaire ignorant les malheurs du temps chronique la fête donnée en l'honneur de Jules Gaspar, le tenancier du cabaret.

Des Poils de tous les âges se sont donnés rendez-vous à l'estaminet pour boire et reboire. Et pour y chanter. Ils entonnent d'ailleurs "Encore un verre, le père Gaspard, encore un verre, encore un verre, il n'est pas tard."

Ses vers tintent et font écho à ceux du rite bibitif de la Mère Gaspard, qui égrainent en une strophe joyeuse "Allons, la Mère Gaspard, encore un verre, encore un verre, Allons, la Mère Gaspard encore un verre, il n'est pas tard. Si l’paternel, si l’paternel revient, On lui dira qu’ son fils est toujours plein, plein, plein…"

L'articulet du B.U. confirme donc ce que le Camarade Touffe subodore depuis longtemps : il n'est pas certain que le patron du Diable, sa femme et son fils (qui étudia à l'ULB) soient les héros de ce couplet mais l'homophonie des patronymes et les ressemblances entre les deux familles ont certainement contribué à populariser la chanson à l'université.




Bruxelles Universitaire, mai 1928.

dimanche 8 septembre 2013

Francis André et l'Océan

En mars, avril et mai 1928, Francis André (dit Clebs Phétide) livre deux dessins et une bande dessinée spinalienne qui ont comme toile de fond le voyage et la traversée de l'Océan.

Du rêve à la réalité, il n'y avait qu'un coup de crayon. Francis André - en rupture d'université - boulinguera sur des cargos.

Bien des années plus tard, en 1948, Bruxelles Universitaire se souvient de cet aventurier : "Francis André, lui, attendait le moment des inscriptions aux examens. Sa mère venait alors lui apporter l'argent nécessaire. A peine était-elle partie que Francis se rendait à Anvers et s'engageait comme matelot sur le premier bateau en partance pour l'Amérique du Sud." (Bruxelles Universitaire, 20 novembre 1948)

La mer habita longtemps l'imagination d'André. De 1936 à 1950 (avec une pause pendant sa captivité durant la Seconde guerre mondiale), il anima "Le sous-marin à voiles", petit organe indépendant de la navigation dolente et de la petite chanson trouble du continent maritime. On y retrouve sa poésie surréaliste et mélancolique.

Aventure ou fuite ?

Dans le dessin (joyeux) de mars 1928, la fanfare de l'ULB s'embarque pour le concours de Maracaïbo (au Venezuela), avec pennes et grosse caisse. Camarades, musique, bateau, voyage : l'aventure est là, dans ces quelques traits.


Bruxelles Universitaire, mars 1928.

En mai 1928, le ton a changé. Bruxelles Universitaire demande à sa Une "Après un an de galères,que vous reste-t-il comme espoir ?" Le Clebs Phétide répond "La Buse dont un ange vient nous coiffer." Et le bateau, vent dans les voiles, semble ici inviter à prendre le large.


Bruxelles Universitaire, mai 1928.

Un rêve éveillé

En avril 1928, Francis André marie son envie de voyager avec sa passion pour les machines compliquées. Dans une BD débridée, il imagine la traversée de l'Atlantique (avec un crochet par l'estaminet du Paon) à bord d'un engin alimenté au macon... Un voyage que Gabin aurait pu rêver au court d'une de ses mémorables cuites d'"Un Singe en hiver".






Extrait du Bruxelles Universitaire, avril 1928.

Au guy l'an neuf

Pour saluer la nouvelle année, Bruxelles Universitaire publie un croquis de Clebs Phétide (alias Francis André) en Une de son numéro de janvier 1928.

On y voit des étudiants danser sous le gui tandis qu'un de leurs Camarades - debout sur une échelle - escalade le monument dressé en l'honneur du Vieillard Eternel pour accrocher une ixième étoile à sa penne. Cette scène rappelle la remise de couronne au pied de la statue de Verhaegen à la même époque.

Ce dessin voit naître le style caractéristique de Francis André : on y retrouve des personnages ronds, épais voire un peu patauds, et un goût pour une poésie et un humour quelque peu mélancolique. Le Vieillard que les étudiants fêtent ne siège-t-il pas sous une faux, un sablier à la main ? N'est-ce pas une allégorie de la Mort ?


Bruxelles Universitaire, janvier 1928.Ce document provient
du Service Archives, Patrimoine et Collections spéciales de l'ULB.
50 avenue Franklin Roosevelt à 1050 Bruxelles.

vendredi 30 août 2013

La Fanfare en 1928

Sous un sympathique cartouche signé Jean Dratz, Bruxelles Universitaire a tenu une chronique consacrée aux Beaux-Arts. Celle de mai 1928 présente la Fanfare de l'ULB avec humour.

La Fanfare s'illustrait notamment lors de la Saint-Verhaegen. Cette journée de liesse pour le peuple estudiantin était au cauchemar pour le porteur de la grosse-caisse : rencontres malencontreuses avec les marches de la Bourse et avec les chevaux qui tiraient les chars jusque dans l'immédiat après-guerre.





La Fanfare en folie dans un estaminet du Brabant.
Cliquez sur le dessin pour l'agrandir.

mercredi 28 août 2013

Les origines de la Saint-Verhaegen : chapitre 2

En janvier 1928, Bruxelles Universitaire publie le deuxième chapitre des "Origines de la Saint-Verhaegen".

En 1924, Clebs Phétide (alias Francis André) avait traduit du glozelien un document décrivant les réjouissances de la Saint-Vé au cours de la Préhistoire. Cette fois, il s'attache à retranscrire un manuscrit en latin, consacré aux festivités du 20 novembre à l'époque de la Rome antique.

L'auteur du manuscrit serait Horacies Coclus, ou plus exactement Horatius Coclès, un soldat romain qui protégea seul la ville de Rome en 507 av. J.-C. Le choix de ce soldat courageux par Clebs Phétide et le jeu de mot sur son nom restent obscurs.

On sait que le latin (de cuisine) est très apprécié des étudiants de l'ULB, qui en truffent leurs journaux et leurs affiches. En 1924, Jean Dratz avait ainsi rédigé une fresque de l'"Université à travers les Ages" dans la langue de Virgile. Néanmoins, sous chaque vignette, nous donnons une traduction du manuscrit à l'attention des lecteurs que seul le grec a pu séduire.



1. Aux premières lueurs du jour de la Saint-Verhaegen, les comitards de l'A.G. se rendaient chez les pontifes pour consulter l'oracle.
2. S'ils déclaraient ce jour faste, les étudiants se rendaient tumultueusement chez César et clamaient en chœur : "Ave César, ceux qui vont boire te saluent".


3. Ensuite, précédés par les poètes qui chantaient "Le Cordonnier Pamphyle", les étudiants se répandaient dans les tavernes de la ville pour boire de l'Amstel et de la Caulier 28.
4. Le soir, ils se rendaient au Grand Cirque pour rigoler : quelques chrétiens et ceux qui profitent du G.U.B.S.D.N. (le Groupement universitaire belge pour la Société des Nations) étaient crucifiés ou donnés à des bestioles féroces.


5. Ensuite, ils envahissaient l'auditoire de physique et écoutaient, en faisant beaucoup de bruit, le discours et les paroles moralisatrices du recteur.
6. Et souvent, aux premières lueurs du lendemain, beaucoup d'étudiant se réveillaient dans des prisons, anciennement appelées "bloc".


Vous lirez ici le premier chapitre des "Origines de la Saint-Verhaegen".

Conseils aux Bleus

Les Bleus sont sots, par nature. Mais il semble que les Bleus de Polytech l'aient été plus que les autres. En novembre 1928, Bruxelles Universitaire leur prodigue en tout cas quelques conseils pour les travaux pratiques de Physique.